L’anticléricalisme ne date pas d’hier mais d’avant-hier
Quand on parle d’anticléricalisme on songe immédiatement à la République anticléricale. Celle de Jules Ferry, propagandiste d’un formatage républicain à partir d’une déformation systématique de l’enseignement de la culture et de l’Histoire, comme l’écrivait récemment Jacques Heers[1].
En fait, l’anticléricalisme en France prend sa source bien au-delà. Pour simplifier on peut dire que ses racines s’abreuvent à toutes les formes de rébellion contre l’Eglise. Gallicanisme, protestantisme, jansénisme, mouvement des lumières, pour ne citer que les courants les plus connus dont les flots accumulés aboutissent à la législation antireligieuse de la IIIe République, dite improprement laïque puisque générant une anti-religion, devenue elle-même religion.
Nous avons eu la bonne fortune de découvrir, dans une parution érudite et bien connue, un exemple inédit de ce proto-anticléricalisme, non pas à Paris mais en province, non pas lors de la rébellion ouverte de la pré-révolution mais dans le premier tiers du XVIIIe siècle. Cet article, bien fait et solidement documenté, nous semble pouvoir éclairer notre propos[2]. Il relate les difficultés de l’intendant Bénigne Jérôme d’Héricourt [3], fraîchement nommé directeur de l’Académie de Marseille, à faire admettre dans cette académie littéraire, une section scientifique.
« (…) Le deuxième soin de notre intendant est de vouloir ouvrir l’Académie aux disciplines scientifiques. Mais, dès les débuts, il rencontre une forte résistance de la part de la majorité des membres dont M. de la Visclède [4], secrétaire perpétuel. Après une première passe d’arme autour de la notion d’érudition, il décide de forcer le passage et, à l’occasion d’un voyage à Paris, il emporte l’adhésion de Maurepas, du maréchal de Villars, gouverneur de Provence et de l’Académie française pour obtenir un ordre du roi pour l’association à l’académie de dix personnes versées dans les sciences :
« J’ay trouvé toutes les dispositions que nous pouvons désirer, tant de la part de M Le Marechal de Villars, que de celle des Ministres et des Academies, mêmes pour porter la notre au plus haut degré de faveur et de perfection où elle soit capable d’atteindre. M. le Marechal de Villars a eu la bonté d’agréer les idées que j’ay eû l’honneur de luy proposer d’après les deliberations de la Compagnie. M. de Maurepas a qui j’en ay parlé, et M. de St. Florentin (car je ne scaye encore auquel des deux nous aurons affaire pour les lettres patentes,) s’y preterons aussy volontiers, il ne s’agit plus de scavoir quelle forme nous demanderons que l’on donne a ces lettres patentes pour remplir l’objet que nous sommes proposez, c’est surquoy j’ay crû devoir vous consulter, et vous prie de consulter la compagnie pour ne m’engager a aucune demarche que de son aveu… »[5].
La résistance s’organise et ce n’est que le 28 juillet 1734 qu’elle nomme un premier associé des sciences, huit mois après que d’Héricourt ait enfin obtenu l’autorisation du roi. En 1766 seulement, elle prendra le nom d’Académie des Belles-Lettres, Sciences et Arts.
Pourquoi cette opposition ? En lisant attentivement les correspondances de l’Académie on observe qu’elle a une raison sous-jacente : l’anticléricalisme.
D’Héricourt, en proposant la réunion des sciences aux belles-lettres, souhaite voir entrer à l’académie des savants de quelque état qu’ils soient. Or, les sciences sont en Provence très bien représentées par des ecclésiastiques et surtout les jésuites établis à Marseille depuis 1614.
A Marseille, la Compagnie de Jésus, en 1733, possède plusieurs maisons et collèges et une école de Théologie fondée en 1696. Depuis 1702, cette école, bien située rue Montée-des-Accoules, comprend un observatoire très réputé. Les Jésuites dominent largement la recherche et l’enseignement scientifiques à Marseille [6]. Savants éminents, missionnaires ardents, ils sont aussi bons théologiens et cela ne plaît pas aux promoteurs des « Lumières ». Comme on le sait, par l’effet de fantastiques campagnes de calomnies, les « philosophes » auront raison d’eux en 1764.[7]
Si d’Héricourt, est de sympathie avec les jansénistes et autres gallicans, comme on peut le voir à travers sa correspondance avec la marquise de Simiane, il n’est pas possédé des « Lumières » au point de rejeter les talents scientifiques des « moines » et des jésuites. C’est un humaniste mais il n’est ni déiste, ni anticatholique malgré ses amitiés « philosophiques ». De plus, il connait ou a connu personnellement d’éminents savants religieux : les Pères Minimes, Louis Feuillée (1660-1732) et Esprit Sigalloux (1686-1744), astronomes de talent, les Jésuites, Jean Mathieu de Chazelles (1657-1710), Louis Laval (1664-1728), Sarrabat, Esprit Pézenas (1692-1776), du Chatelard, hydrographes, mathématiciens et astronomes tout aussi réputés.
C’est pourquoi, écrit-il de Paris : « pour porter l’Académie de Marseille au plus haut degré de faveur et de perfection où elle soit capable d’atteindre (…) l’avis unanime a été que, dans la disette des sujets où l’on est à Marseille, on ne pourrait se passer de religieux, et qu’on en recevrait deux ou plus ».[8]
M. de la Visclède lui répond aussitôt, qu’ayant consulté les Académiciens opposés au « monachisme », lui et eux refusent tout net l’admission de religieux au nombre des associés. Il ajoute avec fougue : « Je sortirai au premier moine qui entrera et si, le plus grand nombre suit mon exemple, on obligera la Compagnie à se détruire par elle-même… ». Le 8 juillet il écrit à nouveau : « …D’ailleurs il faut parler sans fard, on vous croioit si opposé aux moines que l’on comptoit qu’en consultant vous soumettriez les choses de façon que la réponse ne leur seroit pas favorable… ».[9]
Lui et ses collègues avaient fait erreur : D’Héricourt, comme son oncle Valincour [10], était trop honnête homme pour tomber dans un sectarisme idéologique contraire aux vrais talents.
En un mot, selon La Visclède et ses amis, plus d’Académie plutôt qu’une Académie associée aux lumières des moines. Ce qui revient à dire : l’esprit des Lumières n’admet pas la science si elle est professée par des moines. Les principaux « moines » visés ici sont le corps très savant des Jésuites de Marseille. On sait combien les « philosophes » avaient de haine pour eux.
D’Héricourt répond avec politesse mais non sans ironie aux missives de La Visclède :
« …Comme le degré ou on la porte (l’Académie) n’est pas absolument necessaire pour trouver la vérité, permettez-moy de l’attribuer au soleil du climat, plutôt qu’au zele de la bonne doctrine ; pour moy qui suis a present dans un pays plus froid, il m’est impossible d’epouser aucun des deux partis avec cette vivecité qui est plus propre, comme vous le dites vous-même, a aigrir les esprits qu’a les ramener… ».[11]
Cet épisode souligne bien que, dans les années 1730, les membres les plus influents de l’Académie de Marseille sont des « anticléricaux » avant la lettre. Quarante ans plus tard, Pierre Augustin Guys, directeur de l’Académie, en donne a posteriori l’explication : « Si nous avons cru jusqu’à présent (1773) ne pouvoir pas admettre les corps religieux (…) Cette indécision n’a plus lieu… » [12].
En effet, l’ordre des Jésuites vient d’être supprimé en France quelques années plus tôt.
(Extrait de L.V. PAUCHET, opus cité, pp. 951-954).
Nos académiciens marseillais n’apparaissent-ils pas comme la silhouette prémonitoire des dirigeants de l’Université 150 ans plus tard ?
VENCESLAS
[1] Jacques HEERS, L’histoire assassinée, Editions de Paris, Paris, 2006, 269 pages, p. 119 et suivantes. Rappelons que Jacques Heers, est ancien professeur à la Sorbonne, directeur du Département d’études médiévales de Paris-Sorbonne, l’un des grands spécialistes français de l’Histoire médiévale.
[2] Louis Victor PAUCHET, Bénigne Jérôme d’Héricourt marquis du Boulay, ami de Mesdames de Simiane et de Staal, 1691-1770, L’ICC, juillet-août 2004, pp. 828-838 et septembre 2004, pp. 948-960. NDLR : L’auteur, bien qu’ayant fait carrière dans l’industrie et les services, a été solidement formé à la recherche historique par Michel MOLLAT du JOURDIN, professeur à la Sorbonne, membre de l’Institut, qui a dirigé sa thèse de l’EPHE.
[3] Sur Bénigne Jérôme du Trousset d’Héricourt et sa famille voir, outre l’article cité, Dominique BARBIER & Louis Victor PAUCHET, Famille du Trousset d’Héricourt 1529-1889, Héraldique & Généalogie, juillet-septembre 2006, n°180, pp. 236-248. Sa généalogie sur Pierfit : ici
[4] Antoine Louis CHALAMONT de la VISCLEDE (+ 22 août 1760).
[5] Archives de l’Académie de Marseille, Lettre de d’Héricourt à M. de la Visclède, Paris 14 juin 1733.
[6] L’Observatoire Royal de Marseille (auteurs présumés : comte de Villeneuve et Gambart, directeur de l’Observatoire), in Statistiques des Bouches du Rhône, Marseille, 1826.
[7] Voir le travail classique de Jean GUIRAUD, Histoire Partiale, Histoire Vraie, Paris, Gabriel Beauchesne, tome IV, L’Ancien Régime XVIIe-XVIIIe siècles, 2ème partie, consacrée aux Jésuites, 1923, 410 pages. Rappelons que Jean Guiraud (1866-1953 ) était un universitaire réputé, Normalien, professeur d’Histoire à l’Université de Besançon, directeur de la Revue des Questions Historiques et du journal La Croix. Intellectuel catholique et monarchiste très engagé il avait un frère Paul Guiraud (1850-1907), normalien et universitaire comme lui mais anticlérical tout aussi engagé. Les sources sur les Guiraud se trouvent dans AN 362 AP 1-187. (Note de l’auteur)
[8] Archives de l’Académie de Marseille, Lettre de La Visclède à d’Héricourt, Marseille, 1er juillet 1733.
[9] Idem, Lettre du même au même, Marseille, 8 juillet 1733.
[10] Jean Baptiste du Trousset de VALINCOUR (1653-1730), oncle paternel de l’intendant d’Héricourt. De l’Académie française en 1699 et des Sciences en 1721. lnventeur de ce que l’on a appelé « la critique polie » avec ses Lettres…sur le sujet de la Princesse de Clèves. Ami de Racine et de Boileau, secrétaire général de la Marine très actif et apprécié. Historiographe du roi dont les manuscrits se sont perdus dans l’incendie de sa maison de Saint-Cloud en 1726.
[11] Idem, Lettre de d’Héricourt à La Visclède, Paris, 13 juillet 1733.
[12] Idem, Registre des délibérations de l’Académie de Marseille de 1768 à 1774, année 1773.



