L’anticléricalisme ne date pas d’hier mais d’avant-hier Vendredi, oct 24 2008 

L’anticléricalisme ne date pas d’hier mais d’avant-hier

 

                Quand on parle d’anticléricalisme on songe immédiatement à la République anticléricale. Celle de Jules Ferry, propagandiste d’un formatage républicain à partir d’une déformation systématique de l’enseignement de la culture et de l’Histoire, comme l’écrivait récemment Jacques Heers[1].

                En fait, l’anticléricalisme en France prend sa source bien au-delà. Pour simplifier on peut dire que ses racines s’abreuvent à toutes les formes de rébellion contre l’Eglise. Gallicanisme, protestantisme, jansénisme, mouvement des lumières, pour ne citer que les courants les plus connus dont les flots accumulés aboutissent à la législation antireligieuse de la IIIe République, dite improprement laïque puisque générant une anti-religion, devenue elle-même religion.

                Nous avons eu la bonne fortune de découvrir, dans une parution érudite et bien connue, un exemple inédit de ce proto-anticléricalisme, non pas à Paris mais en province, non pas lors de la rébellion ouverte de la pré-révolution mais dans le premier tiers du XVIIIe siècle. Cet article,  bien fait et solidement documenté, nous semble pouvoir éclairer notre propos[2]. Il relate les difficultés de l’intendant Bénigne Jérôme d’Héricourt [3], fraîchement nommé directeur de l’Académie de Marseille, à faire admettre dans cette académie littéraire, une section scientifique.

                « (…) Le deuxième soin de notre intendant est de vouloir ouvrir l’Académie aux disciplines scientifiques. Mais, dès les débuts, il rencontre une forte résistance de la part de la majorité des membres dont M. de la Visclède [4], secrétaire perpétuel. Après une première passe d’arme autour de la notion d’érudition, il décide de forcer le passage et, à l’occasion d’un voyage à Paris, il emporte l’adhésion de Maurepas, du maréchal de Villars, gouverneur de Provence et de l’Académie française pour obtenir un ordre du roi pour l’association à l’académie de dix personnes versées dans les sciences :

« J’ay trouvé toutes les dispositions que nous pouvons désirer, tant de la part de M Le Marechal de Villars, que de celle des Ministres et des Academies, mêmes pour porter la notre au plus haut degré de faveur et de perfection où elle soit capable d’atteindre. M. le Marechal de Villars a eu la bonté d’agréer les idées que j’ay eû l’honneur de luy proposer d’après les deliberations de la Compagnie. M. de Maurepas a qui j’en ay parlé, et M. de St. Florentin (car je ne scaye encore auquel des deux nous aurons affaire pour les lettres patentes,) s’y preterons aussy volontiers, il ne s’agit plus de scavoir quelle forme nous demanderons que l’on donne a ces lettres patentes pour remplir l’objet que nous sommes proposez, c’est surquoy j’ay crû devoir vous consulter, et vous prie de consulter la compagnie pour ne m’engager a aucune demarche que de son aveu… »[5].

                La résistance s’organise et ce n’est que le 28 juillet 1734 qu’elle nomme un premier associé des sciences, huit mois après que d’Héricourt ait enfin obtenu l’autorisation du roi. En 1766 seulement, elle prendra le nom d’Académie des Belles-Lettres, Sciences et Arts.

                Pourquoi cette opposition ? En lisant attentivement les correspondances de l’Académie on observe qu’elle a une raison sous-jacente : l’anticléricalisme.

                D’Héricourt, en proposant la réunion des sciences aux belles-lettres, souhaite voir entrer à l’académie des savants de quelque état qu’ils soient. Or, les sciences sont en Provence très bien représentées par des ecclésiastiques et surtout les jésuites établis à Marseille depuis 1614.

                A Marseille, la Compagnie de Jésus, en 1733, possède plusieurs maisons et collèges et une école de Théologie fondée en 1696. Depuis 1702, cette école, bien située rue Montée-des-Accoules, comprend un observatoire très réputé. Les Jésuites dominent largement la recherche et l’enseignement scientifiques à Marseille [6]. Savants éminents, missionnaires ardents, ils sont aussi bons théologiens et cela ne plaît pas aux promoteurs des « Lumières ». Comme on le sait, par l’effet de fantastiques campagnes de calomnies, les « philosophes » auront raison d’eux en 1764.[7]

                Si d’Héricourt, est de sympathie avec les jansénistes et autres gallicans, comme on peut le voir à travers sa correspondance avec la marquise de Simiane, il n’est pas possédé des « Lumières » au point de rejeter les talents scientifiques des « moines » et des jésuites. C’est un humaniste mais il n’est ni déiste, ni anticatholique malgré ses amitiés « philosophiques ». De plus, il connait ou a connu personnellement d’éminents savants religieux : les Pères Minimes, Louis Feuillée (1660-1732) et Esprit Sigalloux (1686-1744), astronomes de talent, les Jésuites, Jean Mathieu de Chazelles (1657-1710), Louis Laval (1664-1728), Sarrabat, Esprit Pézenas (1692-1776), du Chatelard, hydrographes, mathématiciens et astronomes tout aussi réputés.

C’est pourquoi, écrit-il de Paris : « pour porter l’Académie de Marseille au plus haut degré de faveur et de perfection où elle soit capable d’atteindre (…) l’avis unanime a été que, dans la disette des sujets où l’on est à Marseille, on ne pourrait se passer de religieux, et qu’on en recevrait deux ou plus ».[8]

                M. de la Visclède lui répond aussitôt, qu’ayant consulté les Académiciens opposés au « monachisme », lui et eux refusent tout net l’admission de religieux au nombre des associés. Il ajoute avec fougue : « Je sortirai au premier moine qui entrera et si, le plus grand nombre suit mon exemple, on obligera la Compagnie à se détruire par elle-même… ». Le 8 juillet il écrit à nouveau : « …D’ailleurs il faut parler sans fard, on vous croioit si opposé aux moines que l’on comptoit qu’en consultant vous soumettriez les choses de façon que la réponse ne leur seroit pas favorable… ».[9]

                Lui et ses collègues avaient fait erreur : D’Héricourt, comme son oncle Valincour [10], était trop honnête homme pour tomber dans un sectarisme idéologique contraire aux vrais talents.

                En un mot, selon La Visclède et ses amis, plus d’Académie plutôt qu’une Académie associée aux lumières des moines. Ce qui revient à dire : l’esprit des Lumières n’admet pas la science si elle est professée par des moines. Les principaux « moines » visés ici sont le corps très savant des Jésuites de Marseille. On sait combien les « philosophes » avaient de haine pour eux.

                D’Héricourt répond avec politesse mais non sans ironie aux missives de La Visclède :

                « …Comme le degré ou on la porte (l’Académie) n’est pas absolument necessaire pour trouver la vérité, permettez-moy de l’attribuer au soleil du climat, plutôt qu’au zele de la bonne doctrine ; pour moy qui suis a present dans un pays plus froid, il m’est impossible d’epouser aucun des deux partis avec cette vivecité qui est plus propre, comme vous le dites vous-même, a aigrir les esprits qu’a les ramener… ».[11]

                Cet épisode souligne bien que, dans les années 1730, les membres les plus influents de l’Académie de Marseille sont des « anticléricaux » avant la lettre. Quarante ans plus tard, Pierre Augustin Guys, directeur de l’Académie, en donne a posteriori l’explication : « Si nous avons cru jusqu’à présent (1773) ne pouvoir pas admettre les corps religieux (…) Cette indécision n’a plus lieu… » [12].

En effet, l’ordre des Jésuites vient d’être supprimé en France quelques années plus tôt.

(Extrait de L.V. PAUCHET, opus cité, pp. 951-954).

                Nos académiciens marseillais n’apparaissent-ils pas comme la silhouette prémonitoire des dirigeants de l’Université 150 ans plus tard ?

                                                                                                        VENCESLAS 

[1] Jacques HEERS, L’histoire assassinée, Editions de Paris, Paris, 2006, 269 pages, p. 119 et suivantes. Rappelons que Jacques Heers, est ancien professeur à la Sorbonne, directeur du Département d’études médiévales de Paris-Sorbonne, l’un des grands spécialistes français de l’Histoire médiévale.

[2] Louis Victor PAUCHET, Bénigne Jérôme d’Héricourt marquis du Boulay, ami de Mesdames de Simiane et de Staal, 1691-1770, L’ICC, juillet-août 2004, pp. 828-838 et septembre 2004, pp. 948-960. NDLR : L’auteur, bien qu’ayant fait carrière dans l’industrie et les services, a été solidement formé à la recherche historique par Michel MOLLAT du JOURDIN, professeur à la Sorbonne, membre de l’Institut, qui a dirigé sa thèse de l’EPHE.

[3] Sur Bénigne Jérôme du Trousset d’Héricourt et sa famille voir, outre l’article cité, Dominique BARBIER & Louis Victor PAUCHET, Famille du Trousset d’Héricourt 1529-1889, Héraldique & Généalogie, juillet-septembre 2006, n°180, pp. 236-248. Sa généalogie sur Pierfit :  ici

[4] Antoine Louis CHALAMONT de la VISCLEDE (+ 22 août 1760).

[5] Archives de l’Académie de Marseille, Lettre de d’Héricourt à M. de la Visclède, Paris 14 juin 1733.

[6] L’Observatoire Royal de Marseille (auteurs présumés : comte de Villeneuve et Gambart, directeur de l’Observatoire), in Statistiques des Bouches du Rhône, Marseille, 1826.

[7] Voir le travail classique de Jean GUIRAUD, Histoire Partiale, Histoire Vraie, Paris, Gabriel Beauchesne, tome IV, L’Ancien Régime XVIIe-XVIIIe siècles, 2ème partie, consacrée aux Jésuites, 1923, 410 pages. Rappelons que Jean Guiraud (1866-1953 ) était un universitaire réputé, Normalien, professeur d’Histoire à l’Université de Besançon, directeur de la  Revue des Questions Historiques  et du journal La Croix. Intellectuel catholique et monarchiste très engagé il avait un frère Paul Guiraud (1850-1907), normalien et universitaire comme lui mais anticlérical tout aussi engagé. Les sources sur les Guiraud se trouvent dans AN 362 AP 1-187. (Note de l’auteur)

[8] Archives de l’Académie de Marseille, Lettre de La Visclède à d’Héricourt, Marseille, 1er juillet 1733.

[9] Idem, Lettre du même au même, Marseille, 8 juillet 1733.

[10] Jean Baptiste du Trousset de VALINCOUR (1653-1730), oncle paternel de l’intendant d’Héricourt. De l’Académie française en 1699 et des Sciences en 1721. lnventeur de ce que l’on a appelé « la critique polie » avec ses Lettres…sur le sujet de la Princesse de Clèves. Ami de Racine et de Boileau, secrétaire général de la Marine très actif et apprécié. Historiographe du roi dont les manuscrits se sont perdus dans l’incendie de sa maison de Saint-Cloud en 1726.

[11] Idem, Lettre de d’Héricourt à La Visclède, Paris, 13 juillet 1733.

[12] Idem, Registre des délibérations de l’Académie de Marseille de 1768 à 1774, année 1773.


Les palinodies de deux négociants huguenots en 1735 Lundi, déc 1 2008 

HISTOIRE & GENEALOGIE

 

        L’article qui suit, consacré à l’analyse de six lettres de négociants en 1735, donne une idée assez juste de l’importance de la maîtrise des généalogies familiales pour comprendre les réseaux d’affaires. Il s’agit ici de l’étude d’un milieu singulier, celui de l’émigration protestante, à travers le prisme d’une famille importante du négoce. Comme dans toute minorité immergée dans un milieu étranger, les liens familiaux jouent un rôle prépondérant dans la lutte pour se faire une place. Il est donc indispensable de bien connaître la trame généalogique de chaque acteur pour comprendre les événements.

                                                                                                                    La Rédaction

 

NOTES A PARTIR DE SIX LETTRES de CHARLES & THEOPHILE CAZENOVE

Ou les palinodies de deux négociants huguenots

Louis Victor PAUCHET [1]

 

Partie I Généalogie et maillage des affaires

 

        Par un heureux hasard, lors d’un bref passage à Rouen, je suis tombé sur six lettres signées Charles et Théophile Cazenove. Ces documents s’échelonnent de janvier à avril 1735 et sont adressés à des négociants du Havre, les Glier.[2]

        En parcourant les deux intéressantes monographies familiales, dues à la plume d’Arthur de Cazenove, Trois Siècles (1895) et Quatre Siècles (1908)[3], on ne trouve guère de correspondances commerciales. Pourtant les sept premières générations de la famille Cazenove, de Guyraud (+1578) à Théophile Cazenove (+1811), vécurent du commerce.[4]  Commerce des draps et merceries dans les Cévennes aux XVIe et XVIIème siècles, grand commerce international du textile et de banque à Genève, Gênes et Amsterdam, au XVIIIème siècle. Ces documents nous donnent l’occasion de tenter d’approcher de plus près ces activités commerciales, et leurs acteurs, à une époque où elles prennent leur plus grand essor.

        Les liens de parenté sous l’Ancien Régime, et plus particulièrement dans le contexte de la « diaspora » protestante, expliquent pour une bonne part le développement du réseau des affaires. Ces diasporas, engendrent les comportements nécessaires à la survie en milieu étranger, liens de solidarité très forts, parmi lesquels, les liens familiaux, l’esprit de famille, sont un des piliers de la réussite. L’histoire de mes ancêtres Butler [5], qui durent, comme les Cazenove, quitter leur patrie pour préserver leurs convictions religieuses, m’a familiarisé avec ces comportements. La généalogie est ici un instrument indispensable et prend toute sa valeur de science auxiliaire de l’Histoire. Essayons de le vérifier.

        Comme on le sait, l’ancêtre commun, avant la dispersion est Charles Cazenove, marchand d’Anduze (1634-1699). De Marie Viala, il eut sept enfants, dont cinq quittèrent la France pour la Suisse (ci-joint tableau généalogique). Parmi ceux-ci, trois fils : Pierre (1670-1733), Jean-Pierre (1674- ?) et Charles (1677-1740).

        Pierre Cazenove quitte Anduze pour Genève en 1686, âgé de 16 ans, accompagné par son frère Charles, âgé de 9 ans. Selon les monographies familiales, il y arrive sans appui et sans fonds, ce qui est évidemment discutable. Il s’associe, sans doute après d’autres emplois, avec Jean Plantamour, marchand toilier originaire de Chalon-sur-Saône, bourgeois de Genève depuis 1697.[6] Il épouse cette même année, la fille de celui-ci et de Charlotte Penin, Marie Plantamour (1681-1740). Cette première alliance dans le cadre du Refuge genevois est capitale  pour la suite des événements. Pour en comprendre l’importance il faut dire quelques mots du contexte genevois et analyser le réseau familial et commercial des Plantamour.

        Genève était, à la fin du XVIIe siècle, gouvernée par une oligarchie essentiellement représentée par des familles de réfugiés d’origine italienne et françaises venues s’y installer depuis les années 1540. Ces familles avaient reconstitué la puissance économique de la ville et défendaient leurs droits acquis : accès à l’habitation, à la bourgeoisie, aux Conseil des Deux-cents, des Soixante, Conseil d’Etat ou Petit Conseil (25 membres), couronnés par les quatre syndics de la ville. La cité d’environ 18.000 habitants, n’avait guère le désir d’accueillir de nouveaux réfugiés. Sur 30 à 40.000 réfugiés qui passèrent par Genève entre 1680 et 1720, on estime que 3 ou 4.000 seulement y restèrent, ce qui représentait tout de même le cinquième de la population de la ville. Pour accéder au premier échelon de la réussite, le droit de bourgeoisie, il fallait presque inévitablement entrer par mariage dans une famille déjà en place ou posséder une grosse fortune. Cinq ans après son mariage avec Marie Plantamour, Pierre Cazenove acquiert la bourgeoisie en 1703.

        Les Plantamour étaient des réfugiés récents mais leur situation dans les affaires était déjà solide et ne fit que s’accroître tout au long du siècle. L’analyse de leur généalogie permet de situer le développement de leurs affaires de 1680 à la deuxième moitié du XVIIIe siècle. L’ancêtre est Jean-Baptiste, de Chalon-sur-Saône, mari d’Anne Jolicard, d’une famille de marchands de Bussy-en-Bourgogne. Sa descendance se répartit en quatre lieux dès les années 1680 : une partie reste en Bourgogne, une autre rayonne à Amsterdam et à Londres, une troisième s’établit à Genève. Dès avant 1700, ils créent un réseau international dans le commerce de l’orfèvrerie et du textile. La branche de Genève, fonde avec Philippe et jean, toux deux fils de Jean-Baptiste, une puissante maison de commerce de toileries, celle là même  à laquelle s’associe Pierre. Jean Plantamour, son beau-père, est apparenté, par sa femme, aux L’Huillier, famille ayant acquit la bourgeoisie genevoise en 1691, six ans avant lui. Ses six enfants et leurs descendants, par leurs alliances, tissent des liens favorables aux affaires :

        « Théodore II, qui lui succède, Daniel, qui est orfèvre et quatre filles, dont la dernière fille Anne, se marie avec un Agasse,[7] orfèvre également, tandis que les aînées, Marie et Louise, épousent respectivement Pierre Cazenove et Jean Brès.  Et c’est ici que se rencontrent les milieux bourguignon et cévenol ; Pierre Cazenove, dont le frère Charles, est réfugié à Amsterdam, est originaire d’Anduze, tout comme Jean Brès »[8]. C’est ici encore que le textile va l’emporter définitivement sur l’orfèvrerie, à la troisième génération. Deux des fils de Pierre Cazenove sont négociants en toilerie sous la raison Jean et David Cazenove, branche dans la quelle se spécialise aussi l’ancienne maison des frères Plantamour devenue, vers 1715 sans doute, Plantamour Brès et Faure. Cette société comprend d’abord les deux beaux-frères Théodore Plantamour et Jean Brès, associés au Dauphinois Louis Faure. A la génération suivante, par le jeu naturel de la biologie familiale appliquée aux affaires, elle passe aux mains des cousins : Philippe Plantamour, mari de la fille de Jean Brès, y remplace Théodore, son père, mort en 1728, assisté d’Etienne Agasse, le fils d’Anne Plantamour. »[9]

        En 1743, la raison sociale se transforme à nouveau, pour devenir Plantamour et Cie. Par le jeu des alliances encore, en 1775, la société est remaniée et devient Plantamour, Rilliet et Rivier. « La société Plantamour, écrit Louis Dermigny, est l’une des firmes qui, dans la seconde moitié du siècle, font à Genève le plus grand commerce des toileries. » [10] Cette réussite matérielle conduit rapidement les Plantamour à des alliances avec les premières familles de Genève : En 1703, Andrienne Plantamour épouse Isaac Mussard, famille dont la bourgeoisie remonte à 1579 ; Louise Plantamour, épouse en 1722, Jean-Antoine Butini (1693-1779) [11], riche négociant, homme d’affaires et consul de Suède à Marseille, d’une des plus anciennes et notables familles genevoises, apparentée aux Mallet, aux Rilliet, aux Fölsch de Hambourg, aux Keill d’Altona et de nantes. Dans la seconde moitié du siècle, les Plantamour, s’allieront aux Micheli, Rilliet, Calandrini, Rigot, Saladin, etc. ; toutes familles patriciennes de Genève.[12]

        Une analyse plus fine permettrait de démontrer les liens étroits entre le développement des parentèles et celui des affaires. Ces quelques lignes font apparaître sans aucun doute tout le bénéfice qu’à pu tirer Pierre Cazenove de son alliance avec la famille Plantamour. Elle a sans nul doute permis à celui-ci une insertion rapide dans le milieu genevois. Il fonde sa propre maison de commerce qui sera reprise par son aîné, Jean. En outre, il jette un pont vers Amsterdam, en 1709, en s’associant avec Jean Vasserot. La raison de cette maison est Jean Vasserot et Cie, à Amsterdam, correspondant de la banque générale de Law, et Pierre Cazenove et Cie, à Genève. Cette maison de banque est dissoute en 1718.[13]

        Ici, on peut se poser la question : les Cazenove sont-ils banquiers ou négociants ? Les monographies familiales penchent pour le premier terme : « Ce compte nous montre la famille puissamment installée dans les affaires de banque : une maison mère, celle de Pierre, fonctionnant toujours à Genève et où Jean succède ; une maison Lambert et Cazenove, fondée à Gênes et gérée par Philippe ; une autre maison est celle gérée par Jean-Pierre et Charles. » [14]

        Le banquier, au XVIIIe siècle, est un négociant spécialisé dans le commerce des changes. Le grand marchand que les usages nomment négociant est à la fois marchand, armateur, assureur, banquier, voire industriel. Jusqu’en 1830, environ[15], le négociant tient le premier rang dans le développement économique, le banquier et l’industriel le détrôneront au XIXe siècle. L’évolution sémantique de ces qualificatifs traduit bien le mouvement économique : peu à peu, la polyvalence du négociant cède la place à un certain nombre de spécialités, la banque et l’assurance, par exemple. Le terme de négociant qui s’applique à partir de 1700 à l’oligarchie marchande exprime une réalité plus restrictive au cours du XIXe siècle. On est à partir de la fin du siècle dernier négociant en bois, en vins, etc. Le négociant de 1900 n’a plus le rôle préémiant deux siècles plus tôt, « burgher of the whole world ». [16]

        En ce qui concerne les Cazenove, le négoce des toileries prédomine à Genève et à Gênes, comme on l’a vu plus haut, bien que l’on puisse distinguer une activité bancaire spécifique de 1709 à 1718 ; celui des changes semble prévaloir à Amsterdam. « Philippe Cazenove, écrit Lüthy, marchand toilier à Genève, frère du banquier à Amsterdam Théophile Cazenove… » [17]. Ailleurs, le même auteur, présente Jean (+ 1745) et David (+ 1782), puis, plus tard, Paul Cazenove comme des négociants genevois tandis qu’il qualifie Charles et Théophile de banquier [18]. Mais, même à Amsterdam, leurs activités sont mêlées. En 1785, Théophile, dans un mémoire présenté au Controleur Général des Finances se qualifie, avec ses associés Clavière, de « négociants et banquiers » [19] On en a un exemple avec l’armement décrit dans nos six lettres de deux navires pour le transport de grains. Il s’agit d’une activité de négociant non de banquier.

        Continuons cette prospection généalogico-commerciale avec les deux frères de Pierre, Jean-Pierre et Charles. Jean-Pierre Cazenove dont on ne connait pas la date de décès s’était exilé plus tardivement que Pierre et Charles, non pas à Genève mais à Neuchâtel où il acquiert la bourgeoisie en 1710. Peu après, il se fixe à Amsterdam où il épouse Marthe Maillebioux et prend un intérêt dans la maison de son frère Charles qui l’a précédé à Amsterdam. [20]

Charles (1677-1740), resté célibataire, teste à l’avantage de son neveu Théophile. Est-ce en 1709, lors de l’association Jean Vasserot-Pierre Cazenove qu’il s’est installé à Amsterdam ? Est-ce après la dissolution de cette société, en 1718, qu’il crée sa propre société ? Quoiqu’il en soit, c’est lui qui est le fondateur de la maison Cazenove à Amsterdam qui va durer jusqu’à la fin du siècle et qui va faire la prospérité de la branche d’Amsterdam dont est issue l’actuelle branche française. Sa raison sociale à partir des années 1730 est Charles et Théophile Cazenove. Charles meurt en 1740, remplacé par son neveu Théophile mais il semble que la raison sociale se perpétue puisqu’en décembre 1752, une transaction est signée à Batavia entre Etienne Tardieu et Jacques Mestrezat concernant deux obligations payables à « Charles et Théophile Cazenove ». [21] Là encore, l’esprit de famille, entre frère et neveux, joue un rôle déterminant.

        Enfin, pour cette première génération réfugiée, n’oublions pas les trois sœurs mariées. L’aînée, Isabeau (1670-1733), épouse Isaac Monnicat. Restée en France, sa postérité cependant émigre, notamment en Angleterre. Pierre Monnicat et sa sœur Bourguet habitent Londres, en 1752. [22] Il serait intéressant de vérifier s’il existait, là aussi, une corrélation entre liens familiaux et d’affaires avec ces parents londoniens.

        Maris (1676-1745), épouse un membre  un membre d’une famille noble et notable de Nyons, M. Etienne de la Flechère.[23]

        Madeleine (1683- ?), épouse, en 1713, à Genève, Pierre Livache, de Saint-Paul-Trois-Châteaux, originaire du Dauphiné. Puis, Louis Maizonnet, marchand originaire de Nîmes, reçu bourgeois de Genève, en 1705.

        Continuons à progresser dans le réseau familial au travers de la deuxième génération. Ainsi pourra-t-on ébaucher la cartographie des liens familiaux et d’affaires dans la première moitié du XVIIIe siècle.

        Le fils aîné de Pierre, Jean (1698-1745) est le continuateur de son père à Genève à partir de 1723, date à laquelle celui-ci lui abandonne entièrement son négoce.[24] Commerce du textile essentiellement, comme les Plantamour. Il est le premier mâle de la famille à prendre femme parmi les vieilles lignées genevoises. Il épouse en 1732, Elisabeth Bessonnet (1712- ?), fille de Spectable Jacob Bessonnet (1675-1752), professeur de théologie et pasteur, et de Sara Rilliet. Les Bessonnet, sont bourgeois de Genève depuis le XVe siècle, tout comme les Rilliet.[25] Sa belle-sœur, Jeanne-Marie Bessonnet a épousé un Grenus, suisse allemand dont le réseau d’affaires s’étend de Genève à Lyon, Paris et Le Puy.[26] Quant aux Rilliet, déjà nommés dans la parentelle des Plantamour, ils ont, eux aussi, un puissant réseau familial et commercial, reliant Genève, Paris, Gênes et Londres.[27] Trente cinq ans après l’accès de son père à la bourgeoisie, Jean Cazenove devient membre, en 1738, du Conseil des Deux-Cent (CC).

        Le second fils de Pierre, Philippe (1701-1749), semble avoir été moins sédentaire que son frère Jean, ayant développé une maison à Gênes, en collaboration avec son beau-frère Pierre Mazel, et à Messine. « Philippe Cazenove marchand toilier à Genève, écrit Lüthy, frère du banquier à Amsterdam Théophile Cazenove et des associés genevois de Clavière, a une société de commerce à Gênes sous le nom de Cazenove et Cie, gérée par Jean Lasalle ancien associé de François Delon [28], et une société en commandite à Messine avec son cousin Jacques François Dansse, qui est consul des Provinces-Unies de Hollande à Messine.[29] Il épouse, en 1729 Sara Prevost (1708- ?), fille de Jean-Louis Prevost (1659-1732) et de Clermonde Passavant puis, Camille Brechtel, fille de jean Brechtel et de Françoise Dansse. Les Prevost sont bourgeois de Genève depuis 1578 et riches marchands joailliers à Genève et Francfort.[30] Les Passavant, bourgeois de Bâle depuis 1596, sont banquiers à Genève, Bâle et Lyon. Une des sœurs de Sara, Clermonde Prevost, a épousé en 1722, Elie de Saussure, famille à branches multiples, négociants de Genève et de Francfort, avant de donner une lignée de savants naturalistes, chimistes et linguistes.[31] Les Brechtel, d’origine alsacienne sont installés à Genève depuis 1626 et leur allaince avec les Dansse est très profitable à Philippe puisqu’elle lui permet d’établir une société à Messine, comme on l’a vu plus haut.[32]

        Théophile Cazenove (1708-1760), le troisième fils de Pierre, qui succède à son oncle Charles à Amsterdam, est l’ancêtre de la branche française actuelle. Il rejoint son oncle, en 1723. Douze ans plus tard, en 1734, il fait un mariage dans un milieu différent du négoce, en épousant Marie de Rapin (1715-1792), fille de l’historien de l’Angleterre Paul de Rapin-Thoyras, mort près de dix ans plus tôt, et d’Anne Testart (+ 1749).[33] Mariage qui a eu certainement son importance dans l’évolution sociale de la branche d’Amsterdam, dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, que traduisent bien, à la génération suivante, les carrières militaires de Marc-Antoine (1748-1811) au service de la France et de son frère Paul (1758-1782), au service de l’Autriche. Les Rapin étaient d’authentique noblesse savoyarde et l’historien Paul de Rapin-Thoyras (1661-1725), jouissait d’une grande renommée. Le dernier chef de la maison Cazenove d’Amsterdam fut Théophile II (1740-1811), fils de Théophile et de Marie de Rapin, qui termina sa longue carrière de négociant et de banquier comme secrétaire et homme d’affaires de Talleyrand à Paris.[34]

        A partir de cette alliance Rapin et de la richesse acquise, se dessine peu à peu, le désir de s’intégrer au « second ordre », par le biais des carrières militaires et des alliances nobiliaires, ou à caractère nobiliaire, qui prennent un essor déterminant avec le mariage, en 1859, de Raoul de Cazenove (1833-1910) et de Lucie Dumas de Marveille. C’est sans nul doute cet ordre d’idée qui a présidé à la construction du Solier, en 1891.[35]

        Le dernier fils de Pierre, David (1711-1782), reste dans le négoce aussi bien professionnellement que par ses deux mariages dans la bourgeoisie genevoise. Il épouse d’abord Charlotte Brechtel puis Charlotte Faure et est à l’origine de la branche anglaise. Il s’associera, comme son neveu Théophile aux Clavière, d’origine dauphinoise, bourgeois de Genève en 1733, dont Etienne Clavière (1735-1793), ministre des Finances, à Paris, en 1792 et 93.[36]

        Pour en terminer avec les alliances de cette deuxième génération, citons les deux filles de Pierre qui se marièrent : Henriette (1702- ?) qui se fixa à Gênes avec son mari Pierre Mazel, devenu associé de Philippe Cazenove dans la société génoise, et une fille que cite, peut-être à tort, Galiffe, épouse de N. Nadal et mère de David Nadal.[37] Enfin, la fille de Jean-Pierre Cazenove et de Marthe Maillebiou(x), Antoinette (1732-1809), qui épousa, en 1752, le docteur Gaspard Joly, futur conseiller d’Etat et syndic de la ville en 1780, d’une ancienne et importante famille ayant acquis la bourgeoisie genevoise en 1599.[38]

        Ces quelques bien modestes lignes, permettent, je l’espère, d’approcher l’évolution socio-économique des Cazenove au siècle des Lumières, en complément des monographies familiales. Le sujet mériterait une belle et forte étude dans la ligne des travaux de Dermigny et de Lüthy. L’histoire des affaires et des mentalités y gagnerait à coup sûr.

Partie II

Les palinodies d’un affrètement

………………………

[1] L’auteur nous autorise à publier la partie I de son article paru en 1991 sous forme d’une plaquette de 18 pages + 6 hors-textes (NDLR).

[2] AD76, 216 BP, liasse de correspondances reçues de négociants.

[3] Trois Siècles, manuscrit dédicacé par Arthur de Cazenove en février 1895, édité sous forme de photocopies en juin 1981 (236 pages) ; Quatre Siècles, du même auteur, Nîmes 1908, 303 pages.

[4] De Guyraud qualifié de « coturier » (Trois Siècles, p. 19) à Théophile II qui se qualifie lui-même de « négocians et banquier » dans un mémoire du 12 février 1785 (BN Paris, V 34184), tous les chefs de famille ont des activités commerciales.

[5] Les comtes de Butler, branche cadette de la famille anglo-irlandaise des Butler ducs d’ormond, durent quitter l’Irlande pour rester catholiques dans la deuxième moitié du XVIIe siècle peu de temps avant que Pierre et Charles Cazenove quittèrent la France pour rester protestants. Ma grand-mère Ghislaine de Butler (1885-1968) avait encore le sens très vif de son appartenance aux « Wild Geese ».

[6] Herbert LÜTHY, La Banque protestante en France de la Révocation de l’Edit de Nantes à la Révolution, Paris, 1959-61, 2 vol., II, p. 841.

[7] La famille Agasse descend de l’orfèvre parisien Etienne Agasse vivant au début du XVIIe siècle qui s’établit à Genève qu’il quitta pour Aberdeen. Son fils Etienne fut reçu habitant de Genève en 1682 et épousa Anne Plantamour en 1689 puis regagna l’Ecosse. Leur fils, Etienne, ramena toute sa famille à Genève où il fut reçu bourgeois en 1742. Son fils Philippe eut Jacques Laurent Agasse (1767-1856) le plus connu des peintres genevois, élève de David à Paris, qui s’établit en Angleterre en 1800. De la même génération que Quirin de Cazenove (1768-1856) il était son cousin issu-issu de germain. Voir : Dictionnaire Historique et Géographique de la Suisse, Neuchâtel, 1921, I, p. 113.

[8] La famille Brès, Bres ou Brez, est originaire d’Anduze. Etienne Bres marié à Marie Cres eut : Jean (+1741) reçu habitant de Genève en 1697, bourgeois en 1705, avec son fils Théodore pour 5000 florins, épouse en 1697 Louis Plantamour, d’où : Philippe, Suzanne, Théodore, etc. JA GALIFFE, Notices généalogiques sur les familles genevoises, continuées par L. DUFOUR-VERNES…, Genève, 1830-36 et 1857-1895, 7 vol., VI, pp. 24-27.

[9] Louis DERMIGNY, Cargaisons indiennes, Solier et Cie, Paris, 1960, 2 vol., I, p.227-228.

[10] Louis DERMIGNY, opus cité, p. 227.

[11] Voir sur les Butini à Marseille, Charles CARRIERE, Négociants Marseillais au XVIIIe siècle, contribution à l’étude des économies maritimes, Institut Historique de Provence, Marseille, 1973, 2 volumes, 1111 pages.

[12] Les Butini, descendent de Rolet Butin ou Butini vivant en 1465, conseiller des L en 1508, BG en 1538 etc. Les Micheli noblesse lucquoise remontant au XIIIe siècle. Les Rilliet BG dès 1484, etc. Voir notamment J.A. GALIFFE, opus cité.

[13] H. LÜTHY, opus cité, I, p. 361.

[14] Quatre Siècles, p. 114

[15] Date moyenne pour l’Europe mais à nuancer selon les pays. Peut-être plus tardive pour la France que pour l’Angleterre.

[16] C’est ainsi que se définissait Robert Charnock, négociant anglais fixé à Flessingue, à la fin du XVIIIe siècle. L. DERMIGNY, op. cité, I, p. 7.

[17] H. LÜTHY, opus, cité p. 99.

[18] H. LÜTHY, opus, cité p. 106.

[19] BN Paris, V 34184 – Copie du Mémoires présenté le 12 février 1785 à Monseigneur le Contrôleur General et à Monsieur Lenoir, lieutenant de Police, par les sieurs Cazenove, Clavière l’aîné et J.J. Clavière, p. 48

[20] Quatre Siècles, p. 117

[21] H. LÜTHY, opus cité, II, p. 126, note 96.

[22] Trois Siècles, p. 97. Testament de Madeleine Cazenove, veuve du sieur Louis Maizonnet, bourgeois de Genève du 19.12.1752.

[23] Quatre Siècles, p. 110. Le continuateur de GALIFFE, opus cité p. 457 prénomme Etienne ce M. de la Flechère cité dans Quatre Siècles et donne l’année du décès de Marie : 1745.

[24] Quatre Siècles, p. 114.

[25] JA GALIFFE, opus cité, II, pp.59-66 et Dictionnaire Historique et Géographique de la Suisse, Neuchâtel 1924, II, p. 153.

[26] L. DERMIGNY, opus cité, pp. 185, 209, 250, 252, 268, 270. « Dès 1755, le Genevois Jean-François Grenus, d’abord établi à Lyon, a monté au Puy une fabrique de mousselines, où il emploie 83 ouvriers et ouvrières tous de Suisse allemande », (p. 209).

[27] H. LÜTHY, opus cité, II, 274.

[28] Les Delon ou Delom sont originaires de Lasalle (Gard). François Delon est négociant à Gênes associé à son beau-frère Jean Bouër, sous la raison Bouër Delon et Cie. Son frère Charles est établi à Salonique sous la raison Delon et Malan. Charles François Delom alias de Lom est fait baron par Louis XVIII, en 1820. L. DERMIGNY, op. cité, I, p. 188, note 39.

[29] H. LÜTHY, opus cité, II, p. 99.

[30] GALIFFE, opus cité, II, pp. 349-378 et LÜTHY, opus cité, II, p. 99.

[31] H. LÜTHY, opus cité, I, p.  448, II, p. 83.

[32] Dictionnaire Historique et Géographique de la Suisse, Neuchâtel, 1924, II, p. 289.

[33] Raoul de CAZENOVE, Rapin-Thoyras, sa famille, sa vie et ses œuvres, Paris, 1866, p. Lxxv.

[34]  Voir sur les relations de Théophile Cazenove avec Talleyrand, notamment : Trois Siècles, opus, cité, p. 132 et Quatre Siècles, opus cité, pp. 169-170 – H. HUTH and E. PUCH, Talleyrand in America. Unpublished letters and memoirs, Washington, 1942. Talleyrand, Mémoires, Plon 1982, pp. 218, 230-231. Théophile épouse en 1763 à Haarlem, Margaretha van Jever (1748-1833), fille de Volkert, ancien conseiller de cette ville et de Quirina van Sypestein. Il est le seul de sa branche, en près de 110 ans d’exil, à s’être allié à une famille ne descendant pas de réfugiés d’origine française. Parti aux USA en 1790 pour le compte de la Cie des Indes néerlandaises, il a donné son nom à une ville (Cazenovia) et aida à Philadelphie Talleyrand qui, devenu ministre en 1799, l’appelle à Paris pour s’occuper de la gestion de ses nombreux portefeuilles d’affaires.

[35] Le Solier (Lasalle, 30), ancien grand mas, a été acquis puis reconstruit en château néogothique par Raoul de Cazenove de 1888 à 1891. Cette vaste construction est le symbole du retour à la terre ancestrale (Cévennes) et de la volonté d’intégration de la famille à l’aristocratie.

[36] Sur les Clavière et leur entourage voir, notamment : Jean BOUCHARY, Les manieurs d’argent à Paris à la fin du XVIIIe siècle, Paris, Marcel-Rivière, 1939, I, pp. 11-100 – Michel BRUGUIÈRE, Gestionnaire et Profiteurs de la Révolution, Paris, Olivier Orban, 1986, pp. 52-55, 76-78 etc.  Louis DERMIGNY, opus cité, I, p. 242. « Jean-Jacques Clavière (…) négociant en toiles et mousselines, il a été l’associé de Picot frères, puis de David Cazenove, sous la raison Cazenove et Clavière ». Etienne Clavière, fils de Jean-Jacques, travaille pour Cazenove et Clavière de Genève ainsi que pour la société Plantamour et Rilliet avant de s’associer aux Cazenove d’Amsterdam. On a vu qu’en 1785, les deux associés de Théophile Cazenove sont Clavière aîné et J.J. Clavière le jeune. Le portrait qu’en fait Michel Bruguière n’est pas rose, peut-être faudrait-il le nuancer :

« Protestant, Genevois, lié aux affaires, anglophile, dépourvu de toute expérience administrative, Clavière avait ainsi quelques traits de Necker, mais les différences l’emportent. Sa Genève est celle des exilés français, animés à la fois de rancune envers les Bourbon et de jalousie envers la bourgeoisie installée de la cité de Calvin. Clavière avait été expulsé de Genève en 1782, comme l’un des chefs du parti populaire. Il tenta ensuite sa chance en Angleterre, rêva d’émigration vers les Etats-Unis, avant de se fixer à Paris sous Calonne. Sa pratique des affaires n’était pas celle de la finance et de la banque internationale. Commerçant à l’origine, associé au négoce de Marseille et d’Amsterdam, il avait importé en gros les produits de la Cie des Indes. Depuis son exil, tout lui était bon : agiotage, collaboration de plume – rémunérée – avec Calonne et Mirabeau, Compagnie des Eaux, assurances contre l’incendie et sur la vie, spéculations viagères et immobilières. L’homme avait suscité de sérieuses inimitiés, sa réputation demeurait quelque peu douteuse. » (Bruguière, opus cité, pp. 53-53).

[37] JA GALIFFE, opus cité, VI, p. 457. Les monographies familiales ne citent pas cette alliance Nadal.

[38] Louis DERMIGNY, opus cité, I, pp. 238-239.


La Controverse de Valladolid – Un téléfilm « imposture et tissu d’arnaques » Lundi, sept 29 2008 

Comme au temps de la République anticléricale, les promoteurs de la culture pour le grand public, continuent leur croisade contre ce qui ne leur apparaît pas « républicain », à l’encontre de toute vérité historique. Le téléfilm à grand succès La Controverse de Valladolid s’inscrit parmi d’innombrables œuvres, à cette religion du faux. Cela soulève l’indignation des vrais historiens mais que peuvent-ils faire contre ce raz-de marée commercial ? Rien si ce n’est écrire. Ainsi fait Jacques Heers, ancien professeur à la Sorbonne et directeur du Département d’études médiévales de Paris-Sorbonne, un de nos plus grands spécialistes de l’histoire médiévale.

« En 1992, La Controverse de Valladolid, téléfilm de David Verhaeghe, sur un scénario de Jean-Claude Carrière, ancien élève de l’Ecole Normale de Saint-Cloud, très bien construit, servi par une riche brochette de bons interprètes, courut sans risque au succès, présenté sur une chaîne majeure, encensé avant d’être diffusé. Concert d’éloges et tintamarre sans qu’aucun critique, dans un journal de grande diffusion, n’eût l’idée et le courage de mettre en doute le bien-fondé d’un message asséné de façon si agressive, aux limites du burlesque.

Cette Controverse n’était qu’imposture et tissu d’arnaques.

On présentait les conseillers du roi d’Espagne et les hommes d’Eglise discutant gravement, l’an 1550, pour décider si les Indiens, montrés devant eux comme des bêtes curieuses, étaient vraiment des êtres humains, créatures de Dieu dotées d’une âme, alors qu’au retour de son premier voyage, le 31 mars 1493, soixante et quelques années plus tôt, Christophe Colomb avait fait une entrée solennelle dans Séville, accompagné de six Indiens parés de leurs costumes de cérémonie, de leurs armes et de leurs ornements d’or ; Indiens que le roi, la cour, les évêques et les prêtres, les gens du peuple avaient ensuite, dans un bon nombre de cités, pu approcher tout à loisir, les entendre parler entre eux, dire quelques mots de castillan et constater qu’ils s’accommodaient fort bien de vivre parmi les Chrétiens. Les personnages assis dans le film les virent un moment éclater de rire et s’en étonnèrent…

On nous montre aussi, présidant la docte assemblée, prêt à trancher le débat, un gros cardinal tout exprès mandé de Rome… alors que tout lecteur d’un manuel peut savoir que, depuis le traité de Tordesillas, le 7 juin 1494, le pape Alexandre VI Borgia avait laissé aux rois et à l’Eglise d’Espagne et du Portugal tout pouvoir pour évangéliser et organiser le clergé dans les nouveaux territoires d’outre-Atlantique. Rome ne devait en aucun cas intervenir. » (Jacques HEERS, L’Histoire assassinée, Les pièges de la mémoire, Editions de Paris, Paris, 2006,269 pages, pp. 201-202.)

Ainsi, depuis Jules Ferry, l’Histoire est devenue l’arme principale de propagande contre tout ce qui semblerait être contraire à la culture du faux. Journaux, romans, médias, célébrations nationales ont emboité le pas. Tels de longs troupeaux de moutons de Panurge, les publics conditionnés suivent aveuglément le chemin d’une Histoire tronquée, déformée, dévoyée. Seuls quelques bataillons d’Historiens sérieux, compétents, ayant l’audace de la liberté de penser, vieille garde, tente de résister à ces assauts d’analphabétisme qui cheminent comme des hordes barbares réduisant en cendre tout lieu de culture et de sagesse.

VENCESLAS

UN IRLANDAIS GENDRE DU ROI d’ANGLETERRE à SAINT-GERMAIN–EN-LAYE Dimanche, sept 28 2008 

Château de Saint-Germain-en-Laye en 1682

Château de Saint-Germain-en-Laye en 1682

Vous savez que Saint-Germain-en-Laye fut la capitale provisoire du roi détrôné d’Angleterre, Jacques II Stuart (1633-1701) et de la reine Marie de Modène (1658-1718)[1]. Parmi les principaux serviteurs du roi Jacques, Piers Butler Viscount Galmoy and Earl of Newcastle, 1er gentilhomme de sa Chambre et lieutenant-général au service du roi de France, n’est pas le moindre, bien que sa vie soit encore assez mal connue.

Piers Butler, né en 1652 sur ses terres ancestrales en Irlande [2], héritier du titre de Viscount of Galmoy à 15 ans, qui le fait pair du royaume d’Irlande, va parfaire son éducation à Oxford où il obtient son DCL (Doctor in Civil Law), en 1677. Appuyé par son illustre cousin, James Butler duc d’Ormond (1610-1688), vice-roy d’Irlande, Piers devient colonel, Lord lieutenant du comté de Kilkenny, membre du conseil privé d’Irlande. Lorsque la guerre éclate entre le roi Jacques et son gendre Guillaume d’Orange, il lève à ses frais un régiment de cavalerie, The Galmoy’s horse, au service de la cause jacobite. A la tête de ce régiment il prend part aux batailles de La Boyne, d’Aughrim et aux sièges de Limerick en 1690-1691. A la fin de la guerre, il est un des signataires du traité de Limerick.

En France, en 1692, le roi Jacques le crée comte de Newcastle (titre qu’il ne porta que sur le papier) et premier gentilhomme de sa chambre, en récompense de ses bons et courageux services. Quant à Louis XIV, il promeut milord Galmoy au rang de brigadier de cavalerie (1694). Pendant vingt ans, Piers Butler va servir le roi de France à la tête d’un régiment d’infanterie de son nom. Il est promu maréchal de camp (1702), lieutenant général (1705), le plus haut grade de l’armée de terre. Marié et veuf, il a un fils tué sous ses ordres à la fameuse bataille de Malplaquet, en 1709. Il meurt âgé de 89 ans le 18 juin 1740 à Paris.

Le roi Jacques II, suivant en cela l’exemple de son frère Charles II, a des enfants illégitimes de sa maîtresse Arabella Churchill (1643-1707), connue pour la disgrâce de son visage et la beauté de son corps , sœur du célèbre duc de Marlborough, le Malbrouck-s’en-va-t-en-guerre de nos chansons. Il en a deux fils : Henry Fitzjames, duc d’Albemarle et James Fitzjames, duc de Berwick (1670-1734), maréchal de France en 1706 ; et deux filles : Henrietta Fitzjames (1667-1730) et Ignatia Fitzjames, religieuse bénédictine au couvent anglais de Pontoise (1674-1704)[3]. Henrietta, veuve de Lord Waldegrave (+ 1689), convole secrètement avec Piers Butler car elle aime d’un amour tendre depuis déjà longtemps le premier gentilhomme de la Chambre de son père. Le marquis de Dangeau, laborieux journaliste à qui n’échappe aucun détail des cours de France et d’Angleterre nous donne une chronologie de cet amour d’abord clandestin qui, malgré un mariage, tourna court par la fuite de la fille du roi :

« Janvier 1695 – Madame de Waldegrave, fille naturelle du roi d’Angleterre, et qui était à Saint-Germain avec lui, est par ordre, dans un couvent à Paris, on l’accuse d’être dans un état où une femme veuve ne doit pas être, elle ne veut pas dire qui l‘a mise dans cet état » « 26 mars 1695 – Mme Waldegrave, sœur du duc de Berwick, épousa ces jours passés, milord Galmoy, ils s’aimaient depuis longtemps et s’en étaient donné des marques. Le roi et la reine d’Angleterre ne la veulent pas voir encore ; il y a déjà 7 ou 8 mois qu’elle n’est plus à Saint-Germain » « 5 novembre 1695 – J’appris que Mme Waldegrave (Lady Galmoy), fille naturelle du roi d’Angleterre, était repassée en Angleterre après avoir demeuré quelques temps en Flandre, faisant négocier avec le Prince d’Orange pour avoir permission de retourner à Londres. Sa mère qui est la sœur de Churchill se maria quelque temps avant que le roi d’Angleterre quittât ce pays là, et a toujours témoigné pour ce départ du roi beaucoup de haine et d’emportement, même contre S.M. Britannique quoiqu’il eut reconnu les enfants, malgré les prières de la reine qui s’y opposât fort. »

C’est évidemment avec empressement que Guillaume d’Orange roi usurpateur reçoit à sa cour la fille de son rival et beau-père. Quant à Milord Galmoy il continue de combattre, comme on l’a vu, sans interruption jusqu’en 1714. Pendant quelques temps le couple correspond et les lettres de Piers sont ouvertes et lues par les services anglais. Regrette-t-il longtemps sa princesse ? L’histoire ne le dit pas. Il est d’ailleurs familier de ces royales amours contrariées : les Butler de Galmoy sont eux-mêmes issus d’un fils illégitime de Thomas Butler 10è comte d’Ormond (1531-1614) et, by ancient tradition, de sa cousine the Virgin Queen Elizabeth[4]

Milord Galmoy reçoit du roi de France une belle pension de 19200 livres. Son fils étant mort au combat, il n’a pas d’héritier direct. Son frère a quatre fils, dont l’aîné Jacques Butler, qui deviendra vicomte de Galmoy. Piers est inquiet pour l’avenir incertain de ses neveux, il écrit au cardinal de Fleury, que son héritier principal n’a aucune fortune : «… Jacques Butler l’aîné des quatre, auquel il n’a rien à laisser que ses titres, ayant tout perdu ses héritages et les leurs, pour une cause bien connue… ». Après sa mort, Louis XV accorde sur sa pension, 1500 livres à l’aîné de ses neveux et 500 à chacun de ses trois frères. Simples capitaines, les vicomtes de Galmoy, grands seigneurs irlandais ruinés et sans appuis ni riches alliances en France, seront pauvres.

La succincte odyssée des Butler de Galmoy est assez représentative : Cadets d’une des deux plus puissantes familles normandes installées en Irlande au XIIe siècle, initiatrices d’une fine culture hiberno-normande [5], pairs du royaume, ils restent délibérément fidèles à leur roi légitime et à leur foi religieuse, abandonnant ainsi leur haute position plutôt que de trahir leurs convictions et se plier à un régime qui aurait pu augmenter leur fortune. Cette position et leurs biens seront usurpés par une aristocratie nouvelle ou opportunément ralliée à la religion d’Etat, qui opprimera encore longtemps, à travers l’application des implacables Lois pénales, le peuple de la catholique Irlande.

Contrairement à la France qui intègre, après la dramatique erreur de la Révocation, dès le XVIIIe siècle, sa minorité protestante, l’Angleterre attend le XIXe siècle, voire le XXe, pour reconnaître aux Irlandais, très majoritairement catholiques, le plein droit de cité. La monarchie parlementaire anglaise glorifiée par l’esprit des Lumières pour son esprit libéral et démocratique, fait de l’Irlande catholique un pays où une grande majorité est entièrement soumise par une petite minorité : aucun catholique n’a le droit de vote, par contre l’obligation de payer la dîme à l’Eglise anglicane. To be Catholic was the mark of a slave. Les catholiques n’ayant pas d’existence légale, le Parlement est composé de membres exclusivement protestants. Ceci jusqu’en 1829, date de l’émancipation légale des catholiques, d’ailleurs encore théorique pour assez longtemps [6]. Pourtant, en France, dès 1774, le roi absolu Louis XV anoblissait le très protestant François Fornier, « l’un des négociants de notre Royaume qui s’est le plus attaché à le rendre florissant »[7] et Louis XVI lui emboite le pas. Bien que politiquement incorrects, le rappel de ces faits me semblent utiles à l’intelligence du lecteur.

DELSOUY

Sources : AN MN CVII 432. – BN Mss Cabinet des Titres, Dossiers bleus 146. – SHAT, Vincennes, dossiers Butler – Duc de BERWICK, Mémoires. – Henry Saint-John Viscount BOLINGBROKE, Lettres Historiques, Paris, Dentu, 1808, 2 vol. – Marquis de DANGEAU, Journal de la cour de Louis XIV, Paris, Firmin-Didot, 1854-1860, 19 vol. – Duc de SAINT-SIMON, Mémoires, Paris, Boilisle, 1879-1930, 41 vol. – Marquis de SOURCHES, Mémoires, Paris, 1883, 13 vol. – Bibliographie : Philip BLAKE, The Galmoys, a talk on a trip down the river Barrow, Journal of The Butler Society, 1977, pp. 515-519. – Gaston de BOSQ de BEAUMONT, La cour des Stuarts à Saint-Germain-en-Laye, 1688-1718, Paris, Emile Paul, 1912. – Jacques DULON, Jacques II Stuart à Saint-Germain-en-Laye, Saint-Germain, 1897. – Lord DUNBOYNE, Butler Family History, Kilkenny, 1966. – Nathalie GENET-ROUFFIAC, Le Grand Exil, Les Jacobites en France, 1688-1715, Service Historique de la Défense, 2007. – C.E. LART, The Jacobites in the Parrochial Records of Saint-Germain-en-Laye, London, Ste Catherine Press, 1912, 2 volumes. – Louis Victor PAUCHET, French Sources of Butler Genealogy, Journal of the Butler Society, 1978, 673-682. – Countess WALDEGRAVE, Henrietta Waldegrave and Piers Galmoye, Journal of the Butler Society, 1980, pp. 58-62.


[1] Voir les articles intitulés : Saint-Germain, capitale du roi d’Angleterre.I Les Stuarts II. La Cour. III La brigade irlandaise.

[2] Galmoy s’écrit aussi Galmoye. Le château de Galmoy, détruit par les troupes de Cromwell, se trouvait dans l’actuel village de Ballyogan, comté de Kilkenny. La baronnie de Galmoy, érigée en vicomté-pairie en faveur d’Edouard Butler par Charles Ier, en 1646, se trouve dans le N.O. du comté de Kilkenny. Piers Butler possédait 5000 hectares dans le comté de Kilkenny, 2500 dans le comté de Wexford et d’autres propriétés dans les comtés de Carlow, Meath et Dublin.

[3] Ignatia Fitzjames y prononce ses vœux le 30 avril 1690, âgée de 16 ans et y meurt 14 ans plus tard. Sa tante Benedict Fitzroy, fille illégitime de Charles II, y prend le voile en 1691 et quitte Pontoise en 1720 étant alors nommée prieure du prieuré royal de Saint-Nicolas à Paris. Dans ce couvent anglais de Pontoise, nombre de religieuses étaient issues des familles de la haute noblesse catholique anglaise, irlandaise et écossaise notamment les filles des comtes de Shrewsbury, des Lords Abergaveny, Blauckney, Faulkenbridge, Widdrington et les parentes du duc d’Ormond. Cf Register of the English Benedictine Nuns of Pontoise, now at Teignmouth, Devonshire, 1680-1713, Catholic Records Society, Miscellanea, X, 1915, pp. 248-326.

[4] La reine Elisabeth I (1533-1603), avait pour arrière-grand-mère une Butler, fille de Thomas Butler 7ème comte d’Ormond + 1515. Thomas Butler 10è comte d‘Ormond (1531-1614) avait été élevé dans la religion protestante à la cour d’Angleterre avec le prince Edouard, futur Edouard VI (1537-1558). Il fut le plus anglais et le plus protestant des Ormond, et mena une politique très anticatholique d’où son surnom impopulaire en Irlande de treacherous Ormond ou encore de the Black Earl. Il se maria 3 fois, divorça une fois et eut 12 enfants naturels reconnus, à croire que la Réforme des mœurs n’allait pas dans le bon sens. En 1554, Elisabeth accouche d’un enfant illégitime conçu très vraisemblablement de Thomas Butler et qui est la tige des Butler de Galmoy. Cf. Lord Dunboyne, Butler Family History et Countess Waldegrave, Henrietta Waldegrave and Piers Galmoye.

[5] La culture hiberno-normande s’est développée par coexistence des seigneurs normands et des chefs de clan irlandais. Les vieilles familles normandes possessionnées en Irlande depuis le XIIe siècle s’imprégnèrent peu à peu de la culture gaëlique devenant parfois Hibernis hiberniores, plus irlandais que les Irlandais. Contre l’apartheid qui a toujours été l’attitude du pouvoir britannique, les deux plus puissantes familles hiberno-normandes : Fitzgerald et Butler, et bien d’autres, établirent une culture originale appelée hiberno-normande. Au XVIe siècle, Henri VIII, puis Elisabeth, voulurent imposer un modèle anglo-protestant, qui ne put être définitivement établi qu’au XVIIIè siècle après la défaite des Stuarts (1691). Les chefs des premières familles hiberno-normandes ou gaëliques, furent au cours du XVIIè siècle et début XVIIIe, décimés et remplacés majoritairement par une pléiade de colons protestants domestiqués par Londres, dont les titres neufs cachaient le plus souvent une âme d’affairiste. Le dernier grand seigneur hiberno-normand fut James Butler duc d’Ormond(e) 1610-1688, qui, né catholique mais soigneusement élevé dans la religion protestante sur ordre du roi, gouverna l’Irlande près de 25 ans de manière équitable respectant à peu près également les religions et les cultures. Son petit fils, lui aussi nommé James Butler duc d’Ormonde 1662-1745 et vice-roy d’Irlande, s’exila en 1714 et mourut à Avignon.

[6] Roger CHAUVIRE, History of Ireland, Dublin, Clonmore & Reynolds, 1960, p. 102-110.

[7] Danielle BERTRAND-FABRE et Robert CHAMBOREDON, Les Fornier de Clausonne : Archives d’une famille de négociants de Nîmes (XVIIe-XIXe siècles), Nimes, 1987, 231 pages.

Proust à Versailles Dimanche, sept 28 2008 

Au 7, rue des Réservoirs, à Versailles, se trouve l’ancien hôtel de la marquise de Pompadour, devenu un hôtel restaurant célèbre, du Second-Empire aux années 1920 : l’Hôtel des Réservoirs, dirigé par la famille Grosseuvre.

C’est là que Marcel Proust vient loger en 1906, parce que sa mère est morte cette même année. Il fuit l’appartement familial de l’avenue de Courcelles et recherche un havre nouveau, un autre toit. Ce devait être l’affaire d’une semaine ou deux. En fait cela dure près de cinq mois (août-décembre 1906). Mais pourquoi là ? Comme le gotha, Marcel connait les lieux, il y est déjà venu, par exemple en 1902, pour y voir son ami Bertrand de Fénelon. Mais surtout il renoue une amitié profonde mais fugitive, avec un camarade d’enfance, René Peter, parisien, habitant Versailles l’été. Le père de Marcel était un éminent professeur à la Faculté de médecine de Paris, comme celui de René, particulièrement connu, pour n’avoir pas reconnu le génie de Pasteur. Comme, d’ailleurs, en cet automne 1906, nul ne reconnait encore le génie de Marcel, « car son génie d’écrivain n’était encore apparu à personne. » Paradoxalement, René Peter est alors beaucoup plus connu que Marcel, auteur à succès de Chiffon, qui triomphe depuis deux ans à l’Athénée.

La santé physique et mentale de Marcel est au plus bas et ce temps d’arrêt est salutaire pour retrouver un équilibre compromis : « Vous m’avez si souvent remis d’aplomb », écrit Proust à Peter. « L’amour d’être aimé », si indispensable à la vie, à la survie de Proust, joue son rôle de thérapie dont René Peter est durant cinq mois le principal vecteur.

Que fait Proust à Versailles ? « Je suis à Versailles depuis quatre mois, mais est-ce bien Versailles ? Je n’ai pas quitté mon lit, je n’ai pas pu une seule fois aller au château, ni à Trianon, ni nulle art », écrit-il à Jeanne Pouquet. C’est un peu exagéré mais à peu près exact. Il s’aventure quelques heures dans le parc du château qu’il admire « comme la nature retouchée par la main d’un roi ». Il vit en grande partie claustré : « J’ouvre les yeux à la nuit close et je me demande souvent si le nid hermétiquement clos et éclairé à l’électricité où je vis est plutôt situé ailleurs qu’à Versailles, dont je n’ai pas vu une seule feuille morte tourbillonner au-dessus d’aucune de ses pièces d’eau. » Il sort cependant, parfois, accompagné de ses amis, notamment au Café Anglais, face à la gare rive droite, où le petit groupe pratique le jeu de lettres, auquel Marcel est supérieur mais perdant toujours par politesse.

Ainsi le fameux hôtel des réservoirs, face à l’hôtel de Condé où mourut La Bruyère, près du château et des rues arpentées par le petit et génial duc de Saint-Simon, tous deux admirables inspirateurs de Marcel, le logea, le ressourça et, grâce un petit peu à lui mais surtout à Léon Daudet, « A Léon Daudet, à l’auteur du voyage de Shakespeare, du partage de l’enfant, de l’astre noir, de fantômes et vivants, du monde des images de tant de chefs-d’œuvre, à l’incomparable ami… » écrit Marcel, il prit sa place méritée parmi les grands génies littéraires du XXe siècle.

Si vous voulez en savoir plus sur ce fameux Hôtel des Réservoirs allez sur les articles consacrés à ce haut lieu et à la famille Grosseuvre.

DELSOUY

Sources : Léon DAUDET, Autour de soixante lettres de Marcel Proust, Les cahiers Marcel Proust, n°5, Paris, Gallimard, 1952. – André de FOUQUIERES, Cinquante ans de panache, Paris, Pierre Horay, 505 pages. – Jeanne Maurice POUQUET, Le salon de Madame Arman de Caillavet, Paris, Hachette, 1926, 271 p. – Marcel PROUST, Le côté de Guermantes, dédié à Léon Daudet, 2 volumes, Paris, Gallimard, 1954.

Bibliographie : Odile CAFFIN-CARCY, De l’hôtel de Pompadour à l’hôtel des Réservoirs, Revue de l’Histoire de Versailles, 1999, pp. 35-56. – LAGNY, Versailles, ses rues, le quartier Notre-Dame, Versailles, éditions d’art lys, 1992, 192 pages. – Edmond LERY, L’hôtel de la marquise de Pompadour, rue des Réservoirs à Versailles, Revue de l’Histoire de Versailles et de Seine-et-Oise, 1939, pp. 46-53. – René PETER, Une saison avec Marcel Proust, souvenirs, Paris, NRF, Gallimard, 2005, 174 pages. -

Le jardinier, la reine, le prince et le baron au Trianon et à Bagatelle en 1782 Dimanche, sept 28 2008 

 

Auteur Anonyme
Vue du Hameau de la Reine fin XVIIIème

 

On ne connait guère Thomas Blaikie (1750-1838) écossais, jardinier du comte d’Artois <!–[if !supportFootnotes]–>[1]<!–[endif]–> et du duc d’Orléans, réalisateur du parc de Bagatelle<!–[if !supportFootnotes]–>[2]<!–[endif]–>. Il a laissé un Diary, un journal, traduit et présenté récemment. Ce journal est du plus haut intérêt. D’abord, parce que rares sont les journaux, du moins connus et publiés, de jardinier, d’un jardinier de plus étranger approchant et servant les plus grands ; ensuite, parce que son analyse est une clef incontournable pour comprendre l’évolution des jardins en France, au moment où il passe, en 1775-80, du style pittoresque au goût anglais.

Notre écossais a le caractère trempé et le parler franc et l’on découvre que Marie-Antoinette, le comte d’Artois, le duc d’Orléans et bien d’autres aiment cela. C’est la face cachée de la vie de nos princes de l’époque. On la croyait infatuée de grandeur, elle est en fait emplie de leur simplicité, d’amabilité, de savoir-vivre, de politesse et de gentillesse.

Voici trois extraits du journal de Thomas Blaikie, qui pourra nous en convaincre, car rien d’apprêté dans cet écrit, Thomas écrit comme il parle.

Une affaire de tulipier au Trianon en 1785

« Au retour je suis allé à Trianon chez Richard <!–[if !supportFootnotes]–>[3]<!–[endif]–> , j’ai vu des gardes partout dans le jardin, j’ai trouvé Mme Richard qui m’a dit que son mari était dans le jardin et qu’elle irait le chercher, mais le comte d’Artois, l’entendant mentionner mon nom, a donné l’ordre que je vienne dans le jardin, bien que mon intention ait été de ne pas y aller. Cependant j’ai été obligé d’obéir aux ordres et j’ai trouvé le comte d’Artois et la reine et le baron de Besenval <!–[if !supportFootnotes]–>[4]<!–[endif]–> . Après que le comte m’eût un peu grondé pour avoir refusé d’entrer il m’a demandé pourquoi j’avais été absent, et je lui ai fait savoir que j’avais été en Angleterre.

« Alors le baron de Besenval m’a interrogé au sujet de la culture du tulipier, et si la meilleure méthode n’était pas de couper toutes les branches, je lui ai répondu que non et que ce qu’il disait n’avait aucun sens. Là-dessus la reine et le comte ont ri de bon cœur d’entendre une réponse si brève dont je crois qu’ils n’étaient pas coutumiers, car ces gens sont peu habitués à entendre la vérité sans flatterie, mais le baron était plutôt piqué et m’a dit qu’il parierait n’importe quoi que les arbres qu’il cultivait dans son jardin étaient plus beaux que ceux que je cultivais. Je lui ai dit très certainement, et je lui parierais cent louis. Le comte d’Artois a dit qu’il irait de moitié avec moi et répondrait de la somme mais le baron a décliné.

« Cependant nous étions tous bons amis et avons fait le tour du jardin jusqu’au palais où il y avait un bal élégant. Je suis rentré en compagnie de la reine et du comte, mais comme j’ai trouvé que je n’étais pas assez ajusté pour un endroit aussi brillant j’ai fait des signes à Richard afin de quitter le bal, ce que nous avons rapidement fait. »

Un ambassadeur qui tombe à l’eau

« Nous avons eu la visite du grand-duc et de la grande-duchesse de Russie<!–[if !supportFootnotes]–>[5]<!–[endif]–> qui sont venus dîner à Bagatelle avec le comte d’Artois et la reine. Ce grand-duc est très improprement nommé et il pourrait être appelé le petit-duc car il n’est guère possible de trouver un homme plus petit et plus laid que lui. Cependant la duchesse est une belle femme, grande et bien faite. Ils ont fait le tour des jardins, la grande-duchesse était accompagnée de la reine qui semblai excessivement contente des jardins, la reine m’a demandé si j’aimais davantage les Français qu’auparavant, ce qui a surpris la duchesse qui m’a demandé pourquoi, et est-ce que je n’étais pas français ? La reine lui a répondu que j’étais anglais et a ajouté l’un des meilleurs de ce pays. C’était sans aucun doute flatteur pour moi d’entendre une telle approbation de personnes de cette condition.

« Comme tous les nobles restaient en arrière, j’ai offert ma main à la reine et à la grande-duchesse pour entrer dans l‘ermitage, cela a fait courir l’ambassadeur russe <!–[if !supportFootnotes]–>[6]<!–[endif]–> pour prendre la main de sa maîtresse, et dans cette précipitation il a trébuché et est tombé dans la rivière, ce qui a causé beaucoup de rires, et en vérité je ne pouvais m’en empêcher, bien qu’étant obligé de le cacher. »

Le comte d’Artois bon prince bien que pris en flagrant délit de paresse.

« Cependant un matin Mme de Polignac <!–[if !supportFootnotes]–>[7]<!–[endif]–> est arrivée avec quelques autres dames d’honneur de la reine pour voir Bagatelle, et comme le comte (d’Artois) n’était pas encore levé elles n’ont pas voulu le faire appeler. Après avoir fait la visite des jardins à pied, et m’avoir posé beaucoup de questions au sujet du comte, et si j’étais content de lui ou pas, j’ai répondu judicieusement que je ne l’étais pas et que je n’avais jamais vu un homme plus paresseux et ayant moins de goût, et qu’il n’était pas venu une seule fois voir son jardin depuis qu’il logeait ici. Cela a tellement amusé et fait rire ces dames qu’elles sont reparties et sont allées raconter à la reine tout ce que j’avais dit. L’histoire, avec peut-être quelques autres en plus, a provoqué suffisamment de plaisanteries pour le dîner quand le comte d’Artois est arrivé, de sorte que toute la conversation a surtout tourné autour de moi, et le soir un des valets qui servait à table est venu me raconter toute l’histoire, et a dit que vraisemblablement Sa Majesté serait en colère contre moi pour avoir parlé si légèrement d’elle, et que comme il y avait une sorte de dîner de chasse le lendemain j’aurais très certainement une sévère réprimande, et quelques-uns pensaient même que cela pourrait aller plus loin, mais comme je savais que je n’avais rien dit de réellement important j’étais tranquille.

« Cependant le lendemain matin une grande compagnie est arrivée et, alors que je marchais avec quelques nobles personnes, le comte d’Artois est sorti et me voyant à quelque distance m’a appelé, de sorte que je suis allé tout droit vers lui, aussi il m’a demandé :

« Eh bien Blaikie vous n’êtes pas content de moi ? »

Je lui ai répondu que non.

« Pourquoi pas ? »

Parce que, ai-je dit, il n’y a pas de plaisir à travailler pour vous, car je ne sais pas si je vous ai fais plaisir ou pas, car vous ne venez jamais voir les travaux après tant de dépenses, et que je voudrais vous plaire et que vous preniez du plaisir à mes travaux.

« Quoi, a-t-il dit, c’est seulement cela ? Je vous promets que je viendrai vous voir plus souvent. »

Sur ce il a pris mon bras et a fait tout le tour du jardin. »

La plupart de ceux qui pensaient que ce que j’avais dit était un si grand crime ont été ahuris. Et il faut voir comment ces gens cajolent celui qui est en faveur, car dès que le comte m’a laissé et est rentré, plusieurs d’entre eux sont venus me complimenter, d’autres m’ont prié de parler en leur faveur … »

Ces trois anecdotes ne sont-elles pas jolies ? Ne méritent-elles pas attention, je dirai même, la plus grande attention car significatives de l’évolution des mœurs depuis deux siècles ? Comme nous sommes loin des relations hiérarchiques actuelles, rigides, cassantes, fermées, où la suffisance des « grands », la plupart parvenus montés brusquement par le truchement de diplômes dits méritocratiques, semble bien loin de la simplicité et de la politesse de la noblesse d’antan.

DELSOUY

Sources : Thomas BLAIKIE, Diary of a Scotch Gardener at the French Court at the End of Eighteenth Century, London, George Routledge & Sons, Ltd, 1931. – Janine BARRIER et Monique MOSSER, Sur les terres d’un jardinier, Journal de voyages 1775-1792, texte traduit et annoté du Diary of Thomas Blaikie, Les Editions de l’Imprimeur, collection Jardins et Paysages, Besançon, 1997. – Baronne d’OBERKIRCH, Mémoires…, édit. Suzanne Burkard, Paris, 1970. Bibliographie : Catalogue de l’exposition du musée Cernuschi, 13-juin-26 juillet 1981. : Plantes et jardins du XVIIIe siècle au temps de Thomas Blaikie. – Ernest de GANAY, L’Architecte Bélanger et le « jardinier » Blaikie, L’Architecture, XLIV, n°12, 15 décembre 1931, pp. 445-454.

<!–[if !supportFootnotes]–>[1]<!–[endif]–> Le futur Charles X, frère de Louis XVI.

<!–[if !supportFootnotes]–>[2]<!–[endif]–> Le concepteur de Bagatelle est l’architecte Belanger mais Blaikie est le réalisateur des jardins, voire même le concepteur partiel

<!–[if !supportFootnotes]–>[3]<!–[endif]–> Antoine Richard (1735-1807) d’une dynastie de jardiniers, botanistes et médecins, (issue d’un noble irlandais jacobite de la suite de Jacques II, devenu régisseur des jardins du château de Saint-Germain puis jardinier en chef de la Chancellerie de France). Louis XV l’envoya en mission en Europe, Afrique du Nord et Moyen-Orient. Nommé en 1767, jardinier botaniste à Trianon il travaille avec l’architecte Mique à l’aménagement des jardins. Voir l’article de DELSOUY sur la dynastie Richard.

<!–[if !supportFootnotes]–>[4]<!–[endif]–> Pierre Victor, baron de Besenval (1721-1791). Suisse très fortuné, Maréchal de camp très courageux, colonel des gardes-suisses. Figure marquante de la cour de Louis XVI, mécène, protecteur des arts, célibataire aux nombreux succès féminins, il abuse malhonnêtement des confidences de Marie-Antoinette. La question reste posée de sa responsabilité dans la révolution parisienne du 14 juillet. Auteur de Mémoires.

<!–[if !supportFootnotes]–>[5]<!–[endif]–> Le futur Tsar Paul Ier (1754-1811) et sa seconde femme Sophie de Wurtemberg (1759-1828) qui visitent la France sous le nom de Comte et Comtesse du Nord. Empereur en 1796, il mourra assassiné en 1801.

<!–[if !supportFootnotes]–>[6]<!–[endif]–> Le prince Ivan Bariatinsky (1738-1811) ambassadeur de Russie à Paris de 1773 à 1785. Il ne semble pas avoir laissé un souvenir impérissable à Paris où il s’était couvert de dettes.

<!–[if !supportFootnotes]–>[7]<!–[endif]–> Yolande de Polastron, duchesse Jules de Polignac (1749-1793), grande amie de Marie-Antoinette et gouvernante des Enfants de France, « charmante, douce et fine », selon Croÿ, « la plus jolie femme de son temps », selon Besenval. Décriée à tort car fort peu arriviste, elle n’était pas indigne de l’amitié de la reine.

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