La Controverse de Valladolid – Un téléfilm « imposture et tissu d’arnaques » Lundi, sept 29 2008 

Comme au temps de la République anticléricale, les promoteurs de la culture pour le grand public, continuent leur croisade contre ce qui ne leur apparaît pas « républicain », à l’encontre de toute vérité historique. Le téléfilm à grand succès La Controverse de Valladolid s’inscrit parmi d’innombrables œuvres, à cette religion du faux. Cela soulève l’indignation des vrais historiens mais que peuvent-ils faire contre ce raz-de marée commercial ? Rien si ce n’est écrire. Ainsi fait Jacques Heers, ancien professeur à la Sorbonne et directeur du Département d’études médiévales de Paris-Sorbonne, un de nos plus grands spécialistes de l’histoire médiévale.

« En 1992, La Controverse de Valladolid, téléfilm de David Verhaeghe, sur un scénario de Jean-Claude Carrière, ancien élève de l’Ecole Normale de Saint-Cloud, très bien construit, servi par une riche brochette de bons interprètes, courut sans risque au succès, présenté sur une chaîne majeure, encensé avant d’être diffusé. Concert d’éloges et tintamarre sans qu’aucun critique, dans un journal de grande diffusion, n’eût l’idée et le courage de mettre en doute le bien-fondé d’un message asséné de façon si agressive, aux limites du burlesque.

Cette Controverse n’était qu’imposture et tissu d’arnaques.

On présentait les conseillers du roi d’Espagne et les hommes d’Eglise discutant gravement, l’an 1550, pour décider si les Indiens, montrés devant eux comme des bêtes curieuses, étaient vraiment des êtres humains, créatures de Dieu dotées d’une âme, alors qu’au retour de son premier voyage, le 31 mars 1493, soixante et quelques années plus tôt, Christophe Colomb avait fait une entrée solennelle dans Séville, accompagné de six Indiens parés de leurs costumes de cérémonie, de leurs armes et de leurs ornements d’or ; Indiens que le roi, la cour, les évêques et les prêtres, les gens du peuple avaient ensuite, dans un bon nombre de cités, pu approcher tout à loisir, les entendre parler entre eux, dire quelques mots de castillan et constater qu’ils s’accommodaient fort bien de vivre parmi les Chrétiens. Les personnages assis dans le film les virent un moment éclater de rire et s’en étonnèrent…

On nous montre aussi, présidant la docte assemblée, prêt à trancher le débat, un gros cardinal tout exprès mandé de Rome… alors que tout lecteur d’un manuel peut savoir que, depuis le traité de Tordesillas, le 7 juin 1494, le pape Alexandre VI Borgia avait laissé aux rois et à l’Eglise d’Espagne et du Portugal tout pouvoir pour évangéliser et organiser le clergé dans les nouveaux territoires d’outre-Atlantique. Rome ne devait en aucun cas intervenir. » (Jacques HEERS, L’Histoire assassinée, Les pièges de la mémoire, Editions de Paris, Paris, 2006,269 pages, pp. 201-202.)

Ainsi, depuis Jules Ferry, l’Histoire est devenue l’arme principale de propagande contre tout ce qui semblerait être contraire à la culture du faux. Journaux, romans, médias, célébrations nationales ont emboité le pas. Tels de longs troupeaux de moutons de Panurge, les publics conditionnés suivent aveuglément le chemin d’une Histoire tronquée, déformée, dévoyée. Seuls quelques bataillons d’Historiens sérieux, compétents, ayant l’audace de la liberté de penser, vieille garde, tente de résister à ces assauts d’analphabétisme qui cheminent comme des hordes barbares réduisant en cendre tout lieu de culture et de sagesse.

VENCESLAS

UN IRLANDAIS GENDRE DU ROI d’ANGLETERRE à SAINT-GERMAIN–EN-LAYE Dimanche, sept 28 2008 

Château de Saint-Germain-en-Laye en 1682

Château de Saint-Germain-en-Laye en 1682

Vous savez que Saint-Germain-en-Laye fut la capitale provisoire du roi détrôné d’Angleterre, Jacques II Stuart (1633-1701) et de la reine Marie de Modène (1658-1718)[1]. Parmi les principaux serviteurs du roi Jacques, Piers Butler Viscount Galmoy and Earl of Newcastle, 1er gentilhomme de sa Chambre et lieutenant-général au service du roi de France, n’est pas le moindre, bien que sa vie soit encore assez mal connue.

Piers Butler, né en 1652 sur ses terres ancestrales en Irlande [2], héritier du titre de Viscount of Galmoy à 15 ans, qui le fait pair du royaume d’Irlande, va parfaire son éducation à Oxford où il obtient son DCL (Doctor in Civil Law), en 1677. Appuyé par son illustre cousin, James Butler duc d’Ormond (1610-1688), vice-roy d’Irlande, Piers devient colonel, Lord lieutenant du comté de Kilkenny, membre du conseil privé d’Irlande. Lorsque la guerre éclate entre le roi Jacques et son gendre Guillaume d’Orange, il lève à ses frais un régiment de cavalerie, The Galmoy’s horse, au service de la cause jacobite. A la tête de ce régiment il prend part aux batailles de La Boyne, d’Aughrim et aux sièges de Limerick en 1690-1691. A la fin de la guerre, il est un des signataires du traité de Limerick.

En France, en 1692, le roi Jacques le crée comte de Newcastle (titre qu’il ne porta que sur le papier) et premier gentilhomme de sa chambre, en récompense de ses bons et courageux services. Quant à Louis XIV, il promeut milord Galmoy au rang de brigadier de cavalerie (1694). Pendant vingt ans, Piers Butler va servir le roi de France à la tête d’un régiment d’infanterie de son nom. Il est promu maréchal de camp (1702), lieutenant général (1705), le plus haut grade de l’armée de terre. Marié et veuf, il a un fils tué sous ses ordres à la fameuse bataille de Malplaquet, en 1709. Il meurt âgé de 89 ans le 18 juin 1740 à Paris.

Le roi Jacques II, suivant en cela l’exemple de son frère Charles II, a des enfants illégitimes de sa maîtresse Arabella Churchill (1643-1707), connue pour la disgrâce de son visage et la beauté de son corps , sœur du célèbre duc de Marlborough, le Malbrouck-s’en-va-t-en-guerre de nos chansons. Il en a deux fils : Henry Fitzjames, duc d’Albemarle et James Fitzjames, duc de Berwick (1670-1734), maréchal de France en 1706 ; et deux filles : Henrietta Fitzjames (1667-1730) et Ignatia Fitzjames, religieuse bénédictine au couvent anglais de Pontoise (1674-1704)[3]. Henrietta, veuve de Lord Waldegrave (+ 1689), convole secrètement avec Piers Butler car elle aime d’un amour tendre depuis déjà longtemps le premier gentilhomme de la Chambre de son père. Le marquis de Dangeau, laborieux journaliste à qui n’échappe aucun détail des cours de France et d’Angleterre nous donne une chronologie de cet amour d’abord clandestin qui, malgré un mariage, tourna court par la fuite de la fille du roi :

« Janvier 1695 – Madame de Waldegrave, fille naturelle du roi d’Angleterre, et qui était à Saint-Germain avec lui, est par ordre, dans un couvent à Paris, on l’accuse d’être dans un état où une femme veuve ne doit pas être, elle ne veut pas dire qui l‘a mise dans cet état » « 26 mars 1695 – Mme Waldegrave, sœur du duc de Berwick, épousa ces jours passés, milord Galmoy, ils s’aimaient depuis longtemps et s’en étaient donné des marques. Le roi et la reine d’Angleterre ne la veulent pas voir encore ; il y a déjà 7 ou 8 mois qu’elle n’est plus à Saint-Germain » « 5 novembre 1695 – J’appris que Mme Waldegrave (Lady Galmoy), fille naturelle du roi d’Angleterre, était repassée en Angleterre après avoir demeuré quelques temps en Flandre, faisant négocier avec le Prince d’Orange pour avoir permission de retourner à Londres. Sa mère qui est la sœur de Churchill se maria quelque temps avant que le roi d’Angleterre quittât ce pays là, et a toujours témoigné pour ce départ du roi beaucoup de haine et d’emportement, même contre S.M. Britannique quoiqu’il eut reconnu les enfants, malgré les prières de la reine qui s’y opposât fort. »

C’est évidemment avec empressement que Guillaume d’Orange roi usurpateur reçoit à sa cour la fille de son rival et beau-père. Quant à Milord Galmoy il continue de combattre, comme on l’a vu, sans interruption jusqu’en 1714. Pendant quelques temps le couple correspond et les lettres de Piers sont ouvertes et lues par les services anglais. Regrette-t-il longtemps sa princesse ? L’histoire ne le dit pas. Il est d’ailleurs familier de ces royales amours contrariées : les Butler de Galmoy sont eux-mêmes issus d’un fils illégitime de Thomas Butler 10è comte d’Ormond (1531-1614) et, by ancient tradition, de sa cousine the Virgin Queen Elizabeth[4]

Milord Galmoy reçoit du roi de France une belle pension de 19200 livres. Son fils étant mort au combat, il n’a pas d’héritier direct. Son frère a quatre fils, dont l’aîné Jacques Butler, qui deviendra vicomte de Galmoy. Piers est inquiet pour l’avenir incertain de ses neveux, il écrit au cardinal de Fleury, que son héritier principal n’a aucune fortune : «… Jacques Butler l’aîné des quatre, auquel il n’a rien à laisser que ses titres, ayant tout perdu ses héritages et les leurs, pour une cause bien connue… ». Après sa mort, Louis XV accorde sur sa pension, 1500 livres à l’aîné de ses neveux et 500 à chacun de ses trois frères. Simples capitaines, les vicomtes de Galmoy, grands seigneurs irlandais ruinés et sans appuis ni riches alliances en France, seront pauvres.

La succincte odyssée des Butler de Galmoy est assez représentative : Cadets d’une des deux plus puissantes familles normandes installées en Irlande au XIIe siècle, initiatrices d’une fine culture hiberno-normande [5], pairs du royaume, ils restent délibérément fidèles à leur roi légitime et à leur foi religieuse, abandonnant ainsi leur haute position plutôt que de trahir leurs convictions et se plier à un régime qui aurait pu augmenter leur fortune. Cette position et leurs biens seront usurpés par une aristocratie nouvelle ou opportunément ralliée à la religion d’Etat, qui opprimera encore longtemps, à travers l’application des implacables Lois pénales, le peuple de la catholique Irlande.

Contrairement à la France qui intègre, après la dramatique erreur de la Révocation, dès le XVIIIe siècle, sa minorité protestante, l’Angleterre attend le XIXe siècle, voire le XXe, pour reconnaître aux Irlandais, très majoritairement catholiques, le plein droit de cité. La monarchie parlementaire anglaise glorifiée par l’esprit des Lumières pour son esprit libéral et démocratique, fait de l’Irlande catholique un pays où une grande majorité est entièrement soumise par une petite minorité : aucun catholique n’a le droit de vote, par contre l’obligation de payer la dîme à l’Eglise anglicane. To be Catholic was the mark of a slave. Les catholiques n’ayant pas d’existence légale, le Parlement est composé de membres exclusivement protestants. Ceci jusqu’en 1829, date de l’émancipation légale des catholiques, d’ailleurs encore théorique pour assez longtemps [6]. Pourtant, en France, dès 1774, le roi absolu Louis XV anoblissait le très protestant François Fornier, « l’un des négociants de notre Royaume qui s’est le plus attaché à le rendre florissant »[7] et Louis XVI lui emboite le pas. Bien que politiquement incorrects, le rappel de ces faits me semblent utiles à l’intelligence du lecteur.

DELSOUY

Sources : AN MN CVII 432. – BN Mss Cabinet des Titres, Dossiers bleus 146. – SHAT, Vincennes, dossiers Butler – Duc de BERWICK, Mémoires. – Henry Saint-John Viscount BOLINGBROKE, Lettres Historiques, Paris, Dentu, 1808, 2 vol. – Marquis de DANGEAU, Journal de la cour de Louis XIV, Paris, Firmin-Didot, 1854-1860, 19 vol. – Duc de SAINT-SIMON, Mémoires, Paris, Boilisle, 1879-1930, 41 vol. – Marquis de SOURCHES, Mémoires, Paris, 1883, 13 vol. – Bibliographie : Philip BLAKE, The Galmoys, a talk on a trip down the river Barrow, Journal of The Butler Society, 1977, pp. 515-519. – Gaston de BOSQ de BEAUMONT, La cour des Stuarts à Saint-Germain-en-Laye, 1688-1718, Paris, Emile Paul, 1912. – Jacques DULON, Jacques II Stuart à Saint-Germain-en-Laye, Saint-Germain, 1897. – Lord DUNBOYNE, Butler Family History, Kilkenny, 1966. – Nathalie GENET-ROUFFIAC, Le Grand Exil, Les Jacobites en France, 1688-1715, Service Historique de la Défense, 2007. – C.E. LART, The Jacobites in the Parrochial Records of Saint-Germain-en-Laye, London, Ste Catherine Press, 1912, 2 volumes. – Louis Victor PAUCHET, French Sources of Butler Genealogy, Journal of the Butler Society, 1978, 673-682. – Countess WALDEGRAVE, Henrietta Waldegrave and Piers Galmoye, Journal of the Butler Society, 1980, pp. 58-62.


[1] Voir les articles intitulés : Saint-Germain, capitale du roi d’Angleterre.I Les Stuarts II. La Cour. III La brigade irlandaise.

[2] Galmoy s’écrit aussi Galmoye. Le château de Galmoy, détruit par les troupes de Cromwell, se trouvait dans l’actuel village de Ballyogan, comté de Kilkenny. La baronnie de Galmoy, érigée en vicomté-pairie en faveur d’Edouard Butler par Charles Ier, en 1646, se trouve dans le N.O. du comté de Kilkenny. Piers Butler possédait 5000 hectares dans le comté de Kilkenny, 2500 dans le comté de Wexford et d’autres propriétés dans les comtés de Carlow, Meath et Dublin.

[3] Ignatia Fitzjames y prononce ses vœux le 30 avril 1690, âgée de 16 ans et y meurt 14 ans plus tard. Sa tante Benedict Fitzroy, fille illégitime de Charles II, y prend le voile en 1691 et quitte Pontoise en 1720 étant alors nommée prieure du prieuré royal de Saint-Nicolas à Paris. Dans ce couvent anglais de Pontoise, nombre de religieuses étaient issues des familles de la haute noblesse catholique anglaise, irlandaise et écossaise notamment les filles des comtes de Shrewsbury, des Lords Abergaveny, Blauckney, Faulkenbridge, Widdrington et les parentes du duc d’Ormond. Cf Register of the English Benedictine Nuns of Pontoise, now at Teignmouth, Devonshire, 1680-1713, Catholic Records Society, Miscellanea, X, 1915, pp. 248-326.

[4] La reine Elisabeth I (1533-1603), avait pour arrière-grand-mère une Butler, fille de Thomas Butler 7ème comte d’Ormond + 1515. Thomas Butler 10è comte d‘Ormond (1531-1614) avait été élevé dans la religion protestante à la cour d’Angleterre avec le prince Edouard, futur Edouard VI (1537-1558). Il fut le plus anglais et le plus protestant des Ormond, et mena une politique très anticatholique d’où son surnom impopulaire en Irlande de treacherous Ormond ou encore de the Black Earl. Il se maria 3 fois, divorça une fois et eut 12 enfants naturels reconnus, à croire que la Réforme des mœurs n’allait pas dans le bon sens. En 1554, Elisabeth accouche d’un enfant illégitime conçu très vraisemblablement de Thomas Butler et qui est la tige des Butler de Galmoy. Cf. Lord Dunboyne, Butler Family History et Countess Waldegrave, Henrietta Waldegrave and Piers Galmoye.

[5] La culture hiberno-normande s’est développée par coexistence des seigneurs normands et des chefs de clan irlandais. Les vieilles familles normandes possessionnées en Irlande depuis le XIIe siècle s’imprégnèrent peu à peu de la culture gaëlique devenant parfois Hibernis hiberniores, plus irlandais que les Irlandais. Contre l’apartheid qui a toujours été l’attitude du pouvoir britannique, les deux plus puissantes familles hiberno-normandes : Fitzgerald et Butler, et bien d’autres, établirent une culture originale appelée hiberno-normande. Au XVIe siècle, Henri VIII, puis Elisabeth, voulurent imposer un modèle anglo-protestant, qui ne put être définitivement établi qu’au XVIIIè siècle après la défaite des Stuarts (1691). Les chefs des premières familles hiberno-normandes ou gaëliques, furent au cours du XVIIè siècle et début XVIIIe, décimés et remplacés majoritairement par une pléiade de colons protestants domestiqués par Londres, dont les titres neufs cachaient le plus souvent une âme d’affairiste. Le dernier grand seigneur hiberno-normand fut James Butler duc d’Ormond(e) 1610-1688, qui, né catholique mais soigneusement élevé dans la religion protestante sur ordre du roi, gouverna l’Irlande près de 25 ans de manière équitable respectant à peu près également les religions et les cultures. Son petit fils, lui aussi nommé James Butler duc d’Ormonde 1662-1745 et vice-roy d’Irlande, s’exila en 1714 et mourut à Avignon.

[6] Roger CHAUVIRE, History of Ireland, Dublin, Clonmore & Reynolds, 1960, p. 102-110.

[7] Danielle BERTRAND-FABRE et Robert CHAMBOREDON, Les Fornier de Clausonne : Archives d’une famille de négociants de Nîmes (XVIIe-XIXe siècles), Nimes, 1987, 231 pages.

Proust à Versailles Dimanche, sept 28 2008 

Au 7, rue des Réservoirs, à Versailles, se trouve l’ancien hôtel de la marquise de Pompadour, devenu un hôtel restaurant célèbre, du Second-Empire aux années 1920 : l’Hôtel des Réservoirs, dirigé par la famille Grosseuvre.

C’est là que Marcel Proust vient loger en 1906, parce que sa mère est morte cette même année. Il fuit l’appartement familial de l’avenue de Courcelles et recherche un havre nouveau, un autre toit. Ce devait être l’affaire d’une semaine ou deux. En fait cela dure près de cinq mois (août-décembre 1906). Mais pourquoi là ? Comme le gotha, Marcel connait les lieux, il y est déjà venu, par exemple en 1902, pour y voir son ami Bertrand de Fénelon. Mais surtout il renoue une amitié profonde mais fugitive, avec un camarade d’enfance, René Peter, parisien, habitant Versailles l’été. Le père de Marcel était un éminent professeur à la Faculté de médecine de Paris, comme celui de René, particulièrement connu, pour n’avoir pas reconnu le génie de Pasteur. Comme, d’ailleurs, en cet automne 1906, nul ne reconnait encore le génie de Marcel, « car son génie d’écrivain n’était encore apparu à personne. » Paradoxalement, René Peter est alors beaucoup plus connu que Marcel, auteur à succès de Chiffon, qui triomphe depuis deux ans à l’Athénée.

La santé physique et mentale de Marcel est au plus bas et ce temps d’arrêt est salutaire pour retrouver un équilibre compromis : « Vous m’avez si souvent remis d’aplomb », écrit Proust à Peter. « L’amour d’être aimé », si indispensable à la vie, à la survie de Proust, joue son rôle de thérapie dont René Peter est durant cinq mois le principal vecteur.

Que fait Proust à Versailles ? « Je suis à Versailles depuis quatre mois, mais est-ce bien Versailles ? Je n’ai pas quitté mon lit, je n’ai pas pu une seule fois aller au château, ni à Trianon, ni nulle art », écrit-il à Jeanne Pouquet. C’est un peu exagéré mais à peu près exact. Il s’aventure quelques heures dans le parc du château qu’il admire « comme la nature retouchée par la main d’un roi ». Il vit en grande partie claustré : « J’ouvre les yeux à la nuit close et je me demande souvent si le nid hermétiquement clos et éclairé à l’électricité où je vis est plutôt situé ailleurs qu’à Versailles, dont je n’ai pas vu une seule feuille morte tourbillonner au-dessus d’aucune de ses pièces d’eau. » Il sort cependant, parfois, accompagné de ses amis, notamment au Café Anglais, face à la gare rive droite, où le petit groupe pratique le jeu de lettres, auquel Marcel est supérieur mais perdant toujours par politesse.

Ainsi le fameux hôtel des réservoirs, face à l’hôtel de Condé où mourut La Bruyère, près du château et des rues arpentées par le petit et génial duc de Saint-Simon, tous deux admirables inspirateurs de Marcel, le logea, le ressourça et, grâce un petit peu à lui mais surtout à Léon Daudet, « A Léon Daudet, à l’auteur du voyage de Shakespeare, du partage de l’enfant, de l’astre noir, de fantômes et vivants, du monde des images de tant de chefs-d’œuvre, à l’incomparable ami… » écrit Marcel, il prit sa place méritée parmi les grands génies littéraires du XXe siècle.

Si vous voulez en savoir plus sur ce fameux Hôtel des Réservoirs allez sur les articles consacrés à ce haut lieu et à la famille Grosseuvre.

DELSOUY

Sources : Léon DAUDET, Autour de soixante lettres de Marcel Proust, Les cahiers Marcel Proust, n°5, Paris, Gallimard, 1952. – André de FOUQUIERES, Cinquante ans de panache, Paris, Pierre Horay, 505 pages. – Jeanne Maurice POUQUET, Le salon de Madame Arman de Caillavet, Paris, Hachette, 1926, 271 p. – Marcel PROUST, Le côté de Guermantes, dédié à Léon Daudet, 2 volumes, Paris, Gallimard, 1954.

Bibliographie : Odile CAFFIN-CARCY, De l’hôtel de Pompadour à l’hôtel des Réservoirs, Revue de l’Histoire de Versailles, 1999, pp. 35-56. – LAGNY, Versailles, ses rues, le quartier Notre-Dame, Versailles, éditions d’art lys, 1992, 192 pages. – Edmond LERY, L’hôtel de la marquise de Pompadour, rue des Réservoirs à Versailles, Revue de l’Histoire de Versailles et de Seine-et-Oise, 1939, pp. 46-53. – René PETER, Une saison avec Marcel Proust, souvenirs, Paris, NRF, Gallimard, 2005, 174 pages. -

Le jardinier, la reine, le prince et le baron au Trianon et à Bagatelle en 1782 Dimanche, sept 28 2008 

 

Auteur Anonyme
Vue du Hameau de la Reine fin XVIIIème

 

On ne connait guère Thomas Blaikie (1750-1838) écossais, jardinier du comte d’Artois <!–[if !supportFootnotes]–>[1]<!–[endif]–> et du duc d’Orléans, réalisateur du parc de Bagatelle<!–[if !supportFootnotes]–>[2]<!–[endif]–>. Il a laissé un Diary, un journal, traduit et présenté récemment. Ce journal est du plus haut intérêt. D’abord, parce que rares sont les journaux, du moins connus et publiés, de jardinier, d’un jardinier de plus étranger approchant et servant les plus grands ; ensuite, parce que son analyse est une clef incontournable pour comprendre l’évolution des jardins en France, au moment où il passe, en 1775-80, du style pittoresque au goût anglais.

Notre écossais a le caractère trempé et le parler franc et l’on découvre que Marie-Antoinette, le comte d’Artois, le duc d’Orléans et bien d’autres aiment cela. C’est la face cachée de la vie de nos princes de l’époque. On la croyait infatuée de grandeur, elle est en fait emplie de leur simplicité, d’amabilité, de savoir-vivre, de politesse et de gentillesse.

Voici trois extraits du journal de Thomas Blaikie, qui pourra nous en convaincre, car rien d’apprêté dans cet écrit, Thomas écrit comme il parle.

Une affaire de tulipier au Trianon en 1785

« Au retour je suis allé à Trianon chez Richard <!–[if !supportFootnotes]–>[3]<!–[endif]–> , j’ai vu des gardes partout dans le jardin, j’ai trouvé Mme Richard qui m’a dit que son mari était dans le jardin et qu’elle irait le chercher, mais le comte d’Artois, l’entendant mentionner mon nom, a donné l’ordre que je vienne dans le jardin, bien que mon intention ait été de ne pas y aller. Cependant j’ai été obligé d’obéir aux ordres et j’ai trouvé le comte d’Artois et la reine et le baron de Besenval <!–[if !supportFootnotes]–>[4]<!–[endif]–> . Après que le comte m’eût un peu grondé pour avoir refusé d’entrer il m’a demandé pourquoi j’avais été absent, et je lui ai fait savoir que j’avais été en Angleterre.

« Alors le baron de Besenval m’a interrogé au sujet de la culture du tulipier, et si la meilleure méthode n’était pas de couper toutes les branches, je lui ai répondu que non et que ce qu’il disait n’avait aucun sens. Là-dessus la reine et le comte ont ri de bon cœur d’entendre une réponse si brève dont je crois qu’ils n’étaient pas coutumiers, car ces gens sont peu habitués à entendre la vérité sans flatterie, mais le baron était plutôt piqué et m’a dit qu’il parierait n’importe quoi que les arbres qu’il cultivait dans son jardin étaient plus beaux que ceux que je cultivais. Je lui ai dit très certainement, et je lui parierais cent louis. Le comte d’Artois a dit qu’il irait de moitié avec moi et répondrait de la somme mais le baron a décliné.

« Cependant nous étions tous bons amis et avons fait le tour du jardin jusqu’au palais où il y avait un bal élégant. Je suis rentré en compagnie de la reine et du comte, mais comme j’ai trouvé que je n’étais pas assez ajusté pour un endroit aussi brillant j’ai fait des signes à Richard afin de quitter le bal, ce que nous avons rapidement fait. »

Un ambassadeur qui tombe à l’eau

« Nous avons eu la visite du grand-duc et de la grande-duchesse de Russie<!–[if !supportFootnotes]–>[5]<!–[endif]–> qui sont venus dîner à Bagatelle avec le comte d’Artois et la reine. Ce grand-duc est très improprement nommé et il pourrait être appelé le petit-duc car il n’est guère possible de trouver un homme plus petit et plus laid que lui. Cependant la duchesse est une belle femme, grande et bien faite. Ils ont fait le tour des jardins, la grande-duchesse était accompagnée de la reine qui semblai excessivement contente des jardins, la reine m’a demandé si j’aimais davantage les Français qu’auparavant, ce qui a surpris la duchesse qui m’a demandé pourquoi, et est-ce que je n’étais pas français ? La reine lui a répondu que j’étais anglais et a ajouté l’un des meilleurs de ce pays. C’était sans aucun doute flatteur pour moi d’entendre une telle approbation de personnes de cette condition.

« Comme tous les nobles restaient en arrière, j’ai offert ma main à la reine et à la grande-duchesse pour entrer dans l‘ermitage, cela a fait courir l’ambassadeur russe <!–[if !supportFootnotes]–>[6]<!–[endif]–> pour prendre la main de sa maîtresse, et dans cette précipitation il a trébuché et est tombé dans la rivière, ce qui a causé beaucoup de rires, et en vérité je ne pouvais m’en empêcher, bien qu’étant obligé de le cacher. »

Le comte d’Artois bon prince bien que pris en flagrant délit de paresse.

« Cependant un matin Mme de Polignac <!–[if !supportFootnotes]–>[7]<!–[endif]–> est arrivée avec quelques autres dames d’honneur de la reine pour voir Bagatelle, et comme le comte (d’Artois) n’était pas encore levé elles n’ont pas voulu le faire appeler. Après avoir fait la visite des jardins à pied, et m’avoir posé beaucoup de questions au sujet du comte, et si j’étais content de lui ou pas, j’ai répondu judicieusement que je ne l’étais pas et que je n’avais jamais vu un homme plus paresseux et ayant moins de goût, et qu’il n’était pas venu une seule fois voir son jardin depuis qu’il logeait ici. Cela a tellement amusé et fait rire ces dames qu’elles sont reparties et sont allées raconter à la reine tout ce que j’avais dit. L’histoire, avec peut-être quelques autres en plus, a provoqué suffisamment de plaisanteries pour le dîner quand le comte d’Artois est arrivé, de sorte que toute la conversation a surtout tourné autour de moi, et le soir un des valets qui servait à table est venu me raconter toute l’histoire, et a dit que vraisemblablement Sa Majesté serait en colère contre moi pour avoir parlé si légèrement d’elle, et que comme il y avait une sorte de dîner de chasse le lendemain j’aurais très certainement une sévère réprimande, et quelques-uns pensaient même que cela pourrait aller plus loin, mais comme je savais que je n’avais rien dit de réellement important j’étais tranquille.

« Cependant le lendemain matin une grande compagnie est arrivée et, alors que je marchais avec quelques nobles personnes, le comte d’Artois est sorti et me voyant à quelque distance m’a appelé, de sorte que je suis allé tout droit vers lui, aussi il m’a demandé :

« Eh bien Blaikie vous n’êtes pas content de moi ? »

Je lui ai répondu que non.

« Pourquoi pas ? »

Parce que, ai-je dit, il n’y a pas de plaisir à travailler pour vous, car je ne sais pas si je vous ai fais plaisir ou pas, car vous ne venez jamais voir les travaux après tant de dépenses, et que je voudrais vous plaire et que vous preniez du plaisir à mes travaux.

« Quoi, a-t-il dit, c’est seulement cela ? Je vous promets que je viendrai vous voir plus souvent. »

Sur ce il a pris mon bras et a fait tout le tour du jardin. »

La plupart de ceux qui pensaient que ce que j’avais dit était un si grand crime ont été ahuris. Et il faut voir comment ces gens cajolent celui qui est en faveur, car dès que le comte m’a laissé et est rentré, plusieurs d’entre eux sont venus me complimenter, d’autres m’ont prié de parler en leur faveur … »

Ces trois anecdotes ne sont-elles pas jolies ? Ne méritent-elles pas attention, je dirai même, la plus grande attention car significatives de l’évolution des mœurs depuis deux siècles ? Comme nous sommes loin des relations hiérarchiques actuelles, rigides, cassantes, fermées, où la suffisance des « grands », la plupart parvenus montés brusquement par le truchement de diplômes dits méritocratiques, semble bien loin de la simplicité et de la politesse de la noblesse d’antan.

DELSOUY

Sources : Thomas BLAIKIE, Diary of a Scotch Gardener at the French Court at the End of Eighteenth Century, London, George Routledge & Sons, Ltd, 1931. – Janine BARRIER et Monique MOSSER, Sur les terres d’un jardinier, Journal de voyages 1775-1792, texte traduit et annoté du Diary of Thomas Blaikie, Les Editions de l’Imprimeur, collection Jardins et Paysages, Besançon, 1997. – Baronne d’OBERKIRCH, Mémoires…, édit. Suzanne Burkard, Paris, 1970. Bibliographie : Catalogue de l’exposition du musée Cernuschi, 13-juin-26 juillet 1981. : Plantes et jardins du XVIIIe siècle au temps de Thomas Blaikie. – Ernest de GANAY, L’Architecte Bélanger et le « jardinier » Blaikie, L’Architecture, XLIV, n°12, 15 décembre 1931, pp. 445-454.

<!–[if !supportFootnotes]–>[1]<!–[endif]–> Le futur Charles X, frère de Louis XVI.

<!–[if !supportFootnotes]–>[2]<!–[endif]–> Le concepteur de Bagatelle est l’architecte Belanger mais Blaikie est le réalisateur des jardins, voire même le concepteur partiel

<!–[if !supportFootnotes]–>[3]<!–[endif]–> Antoine Richard (1735-1807) d’une dynastie de jardiniers, botanistes et médecins, (issue d’un noble irlandais jacobite de la suite de Jacques II, devenu régisseur des jardins du château de Saint-Germain puis jardinier en chef de la Chancellerie de France). Louis XV l’envoya en mission en Europe, Afrique du Nord et Moyen-Orient. Nommé en 1767, jardinier botaniste à Trianon il travaille avec l’architecte Mique à l’aménagement des jardins. Voir l’article de DELSOUY sur la dynastie Richard.

<!–[if !supportFootnotes]–>[4]<!–[endif]–> Pierre Victor, baron de Besenval (1721-1791). Suisse très fortuné, Maréchal de camp très courageux, colonel des gardes-suisses. Figure marquante de la cour de Louis XVI, mécène, protecteur des arts, célibataire aux nombreux succès féminins, il abuse malhonnêtement des confidences de Marie-Antoinette. La question reste posée de sa responsabilité dans la révolution parisienne du 14 juillet. Auteur de Mémoires.

<!–[if !supportFootnotes]–>[5]<!–[endif]–> Le futur Tsar Paul Ier (1754-1811) et sa seconde femme Sophie de Wurtemberg (1759-1828) qui visitent la France sous le nom de Comte et Comtesse du Nord. Empereur en 1796, il mourra assassiné en 1801.

<!–[if !supportFootnotes]–>[6]<!–[endif]–> Le prince Ivan Bariatinsky (1738-1811) ambassadeur de Russie à Paris de 1773 à 1785. Il ne semble pas avoir laissé un souvenir impérissable à Paris où il s’était couvert de dettes.

<!–[if !supportFootnotes]–>[7]<!–[endif]–> Yolande de Polastron, duchesse Jules de Polignac (1749-1793), grande amie de Marie-Antoinette et gouvernante des Enfants de France, « charmante, douce et fine », selon Croÿ, « la plus jolie femme de son temps », selon Besenval. Décriée à tort car fort peu arriviste, elle n’était pas indigne de l’amitié de la reine.

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